Le cas Samuel Grzybowski -Épisode 5

Portrait d’un young leader,
révélateur de l’offensive religieuse, communautariste et anti-républicaine

LES ENQUETES D’UNITE LAIQUE #1

Par ALINE GIRARD
Secrétaire générale d’Unité laïque
Juin 2022

Avertissement Copyright

Épisode 1 Le façonnage d’un emerging young leader. La nébuleuse Grzybowski
Épisode 2                    Missionnaire ad majorem Dei gloriam
Épisode 3                    Ambassadeur du soft power américain
Épisode 4                    Les premiers pas en politique
Épisode 5                    La Primaire populaire
Épisode 6                    Samuel Grzybowski, un révélateur   


Épisode 5                    La Primaire populaire

Où Samuel Grzybowski prend la lumière sous les projecteurs de La Primaire populaire. Valse des candidats, couacs médiatiques, fiasco Taubira, le tout dans la plus complète confusion et avec un Samuel Grzybowski à côté de la plaque. Les mêmes acteurs et réseaux sont aux manettes. Mais il n’y a pas que les pro-Américains à bord de La Primaire populaire, il n’y a aussi les pro-hijab et les indigénistes qui trouvent leur compte dans le communautarisme défendu par les pro-Américains.

Créée « pour initier un processus de désignation d’un candidat commun aux partis de gauche » pour 2022 et forte d’une levée de fonds de 300 000 euros, «2022 ou jamais » est pilotée par six salariés, avec pour directeur général le fondateur de « Générations cobayes », Martin Rieussec-Fournier, et un bureau composé de deux co-présidentes, Mathilde Imer et Camille Marguin (Tous élus[i]) et d’un trésorier, Samuel Grzybowski. Avec « 2022 ou jamais » [ii], qui porte le projet de « La Primaire Populaire », « la société civile veut faire pression sur la gauche »[iii] , pour transformer la gauche républicaine en une gauche américaine.

Passons vite sur « 2022 ou jamais », mais rappelons-nous quand même qu’une délégation de cette association, dont faisaient partie Samuel Grzybowski, Eva Sadoun et Cyril Dion, a rencontré le pape François au Vatican le 15 mars 2021. Il est difficile d’oublier cette phrase du pontife : « Quand la laïcité devient une religion, c’est comme un chien qui retourne à son vomi » ! Mentionnons aussi que le philosophe et inspecteur général de l’Education nationale, Abdennour Bidar, celui qui pense comme Grzybowski qu’il est fondamental d’enseigner les religions à l’école[iv], fait partie du bureau de l’association.

 « La Primaire populaire », donc[v]. Que reste-il des « 30 Objectifs de Justice » dans le « Socle commun »[vi] de la Primaire populaire ? Sur le site, il est précisé que ce Socle contient « 10 propositions de rupture pour changer la vie des gens, inspirées des revendications des mouvements sociaux de ces dernières années (Gilets Jaunes, jeunes pour le climat, luttes sociales, féministes, antiracistes, syndicats…) et de conversations approfondies avec un grand nombre d’organisations de la société civile, ainsi que les partis politiques suivants, réunis dans le Conseil des partis : Cap Écologie, Europe Écologie-Les Verts, Ensemble!, Gauche Démocratique et Sociale, Génération·s, La France Insoumise, Nouveaux Démocrates, Nouvelle Donne, Parti Communiste Français, PEPS, Place Publique, Parti Socialiste. »

Ces 10 propositions de « rupture » sont réparties en trois blocs : Pour une République écologique, Pour une République sociale, Pour une République démocratique. « L’idée est d’insister sur les éléments qui font consensus, car les partis sont d’accord sur 70 % de leurs programmes, souligne Mathilde Imer. On ne parle pas d’Europe ou de laïcité : les sujets qui fâchent seront traités au moment de la primaire. »[vii] Confortable, non ? Mais malhonnête… Dans Le Socle commun, la société civile a remplacé son discours activiste par un discours plus policé. L’entrée en politique se fait à ce prix-là ! On a évacué tous les interdits : on ne parle plus de « stopper, pénaliser, sanctionner, annuler ». Les « victoires basculantes » sont devenues des « ruptures », moins poétiques, moins enchanteresses.

L’équipe ne surprend pas, déjà largement à la manœuvre dans la Rencontre des Justices.

Les deux co-présidentes de « 2022 ou jamais », Mathilde Imer et Camille Marguin, co-président à nouveau l’association Primaire populaire, fondée en mai 2021, mais Samuel Grzybowski n’est plus trésorier de la nouvelle association. Rassurons-nous, il est toujours sur scène prenant la lumière puisqu’il est responsable du Pôle Politique, tout comme son alter ego, Victor Grèzes, responsable, lui, du département Ressources. Prenons le temps de faire connaissance avec quelques-unes des figures de la PP, les amis en politique de Samuel Grzybowski.

Mathilde Imer par exemple, porte-parole de La « Primaire populaire. Militante écologiste, un temps chargée de projets chez Sparknews (vous savez Christian de Boisredon, Ashoka fellow, Intertour Faith avec Samuel, etc.), formée aux questions environnementales et aux méthodes de gouvernance à l’Engage University[viii], co-présidente de Démocratie Ouverte[ix]. Elle a retenu l’attention des médias à deux reprises : elle est parmi les initiateurs en 2018 de la campagne « L’Affaire du siècle », en faveur d’une action en justice contre l’État pour « inaction climatique » et une des figures de la Convention citoyenne pour le climat d’octobre 2019 à juin 2020[x]. En tant qu’experte de la démocratie participative, elle est une des douze personnalités qualifiées du comité de gouvernance, co-présidé par Thierry Pech, directeur général du think tank Terra Nova, dont la note de 2011 « Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ? » a fracturé la gauche. Cette note soutenait que le « discours politique de gauche ouvriériste » était obsolète et qu’il fallait se tourner vers un nouvel électorat urbain comprenant « les diplômés », « les jeunes », « les minorités des quartiers populaires » et « les femmes » : tous unifiés par « des valeurs culturelles, progressistes ». En dix ans la reprogrammation du logiciel idéologique de la gauche l’a déboussolée et la laisse ravagée, exsangue, comme le démontre le score de la candidate du Parti socialiste à l’élection présidentielle de 2022.

Intéressons-nous aussi aux quatre rédacteurs de l’article « Avec la présidentielle 2022, la gauche est en train de se tromper de combat », paru dans le Huffington Post en juin 2021[xi], à savoir Alice Barbe, Sarah Durieux, Noé Girardot-Champsaur et Lumir Lapray (et Samuel Grzybowski), tous très américanophiles. Leurs parents ont pu défiler jadis aux cris de US go home. Eux, c’est plutôt US bless me !

Alice Barbe, tout d’abord, dont le parcours est un « sans faute » de young leader made in USA. Personnalité marquante de l’entreprenariat social à la française (cofondatrice de l’ONG Singa), elle est lauréate de la fondation « La France s’engage » et du Centre Mondial du Pluralisme[xii] . Elle est présidente de l’Académie des futurs leaders[xiii], dont elle est fondatrice, avec Michka Bengio « Français vivant à New York qui a participé à de nombreuses campagnes politiques »[xiv]. Les médias se sont entichés de l’AFL[xv], qui « accompagne les personnalités issues de la société civile dans leur engagement politique pour 2027 ». L’objectif de l’Académie des futurs leaders est de former les élus « progressistes » de demain, le tout avec des financements de la Fondation Lunt[xvi], organisation suisse partenaire d’Ashoka, qui elle aussi distille du rêve pour crédules (« We seek to contribute to the elevation of collective consciousness for a more harmonious and loving world !»). Dans la même veine, elle est membre du groupement des Investies[xvii], dont l’ambition est de « créer les conditions d’émergence d’une nouvelle génération de femmes politiques » sur la base d’un « programme d’entraînement à la pratique politique inspiré des programmes américains ayant porté au pouvoir une nouvelle génération d’activistes ». C’est dit. Auparavant Alice Barbe avait laissé Singa entre les mains de Benoît Hamon.

Mais ce qui la distingue, c’est qu’elle est Obama Foundation leader. Repérée par la fondation qui prospecte dans le monde entier comme toutes les fondations du même type, elle est l’une des douze lauréates de la promotion 2018[xviii]. Elle passe donc un an à New York à l’Université Columbia, aux frais de la fondation (Obama scholar), pour recevoir une formation de community organizing. Elle rencontre chaque semaine Barack Obama et certains de ses collaborateurs de la Maison-Blanche comme Ben Rhodes, conseiller politique et rédacteur des discours d’Obama pendant ses mandats, mais aussi Samantha Power, ambassadrice des États-Unis aux Nations unies de 2013 à 2017. Elle fréquente le think tank Columbia World Projects[xix],  rencontre aussi les équipes du FBI et de la CIA.[xx] Alice Barbe nous l’assure : « Un changement de société ça passe par de l’amitié et de l’amour, ce n’est pas plus compliqué que ça ».[xxi] Pas sûr que le FBI et la CIA se contentent de penser la même chose ! En tout cas le réseau américain d’Alice Barbe est impressionnant !

Sarah Durieux, ensuite, « experte en organisation collective et mobilisation », enseignante dans des écoles de communication, depuis 2018 directrice générale du bureau français de Change.org, la puissante plateforme américaine fondée par Ben Rattray. Elle a également été sélectionnée par l’Obama Foundation en 2020 dans le programme « Leaders Europe ». Eh oui, l’Europe est une vraie terre de mission pour les fondations américaines : les community leaders sur lesquels elles misent doivent s’y installer et  agir confortablement, avec tout le soutien nécessaire. Elle est l’auteur en 2021 de Changer le monde : manuel d’activisme pour reprendre le pouvoir. La fréquentation des militants américains est décidemment source d’inspiration !

Puis, Noé Girardot-Champsaur[xxii], membre du think-tank « Point d’Aencrage », où il publie une note sur les nouvelles figures de la gauche américaine et les adaptations possibles en France et par ailleurs assistant parlementaire à l’Assemblée nationale. Un an à Washington D.C où il étudie les politiques publiques. Il prend volontiers comme exemple l’« icône Obama » et « The Squad », nom informel d’un groupe de quatre femmes élues en 2018 à la Chambre des représentants des États-Unis, composé d’Alexandria Ocasio-Cortez, Ayanna Pressley, Rashida Tlaib et Ilhan Omar, qui « porte le hijab, par choix pour montrer que l’on peut être femme musulmane dans l’espace public aux États-Unis »[xxiii], ce pays où la religion est la grille de lecture du monde. Ocasio-Cortez, Omar et Tlaib ont soutenu Bernie Sanders à la présidence en 2020.

Lunir Lapray, enfin, intervenante à Sciences Po et dans des écoles de communication, militante en organisation collective et pour le climat. En 2012-2013, étudiante à l’Université de Californie à Santa Barbara et en 2014-2015 à l’Université de Californie à Los Angeles, assistante de la chargée de campagne Raise the Wage Campaign pour la Greater Los Angeles Area.[xxiv] En 2016, Lantos Fellow[xxv] (une fondation philanthropique de plus) et collaboratrice parlementaire auprès du député démocrate Juan Vargas à San Diego en Californie.

A propos de Bernie Sanders, un petit détour par Clément Pairot, responsable de la formation au sein de La Primaire populaire, membre actif de la campagne de Bernie Sanders en 2016 en tant que « chargé de la mobilisation terrain » pour l’Iowa, le Nevada, New York, la Pennsylvanie et la Californie. Son créneau, la coordination des actions des QG de campagne, dont la « Marche pour Bernie » à Columbus, le recrutement et la formation des 400 volontaires. Un savoir-faire opérationnel qu’il a mis, avec enthousiasme et détermination, au service de la campagne de la Primaire populaire, organisée à l’américaine.

Ashoka + Barack Obama Foundation + universités étatsuniennes + gauche américaine modèle Bernie Sanders : l’ancrage idéologique de La Primaire populaire est clair et ses canaux d’influence repérés.  Dans ce bain de gauche américaine communautariste, religieuse et intersectionnelle, en cours d’importation en France, Samuel Grzybowski nage comme un poisson dans l’eau, il frétille, il est à son affaire ! « J’aurais aimé écrire un livre qui s’appelle « Génération éveillée ». On prend conscience des exclusions, des injustices. […] L’intersectionnalité, c’est génial », assure-t-il.  Il se fait une fierté d’être intersectionnel, de faire cohabiter le combat pour la religion et la défense de la cause des LGBT et du mariage pour tous, engagement paradoxal qui a beaucoup interpellé ses amis, comme il s’en flatte dans Fraternité radicale.

Mais il n’y a pas que les pro-Américains à bord de La Primaire populaire, il n’y a aussi les pro-hijab et les racialistes qui trouvent leur compte dans le communautarisme défendu par les pro-Américains. Ils sont néanmoins relativement discrets, l’essentiel est le message subliminal.  Prenons par exemple Anna Agueb-Porterie, la grande inconnue parmi les sept candidats. Celle qui se présente comme une « militante professionnelle de la mobilisation », est organisatrice de communauté pour l’Alliance Citoyenne d’Aubervilliers.[xxvi] On connaît bien Alliance citoyenne, ce réseau d’associations activistes, utilisant la technique américaine du community organizing pour mobiliser dans les quartiers. A Grenoble, Alliance Citoyenne s’est surtout fait remarquer par son militantisme en faveur du burqini dans les piscines publiques et du hijab dans les salles de sport et sur les terrains de football, sous le regard bienveillant d’Éric Piolle, maire de la ville. Alliance citoyenne a été un temps financée par l’Open Society Foundation de George Soros afin de la « transformer » en une « organisation nationale avec une visibilité nationale », dans le cadre de « campagnes anti-discrimination ». On sait moins qu’Alliance citoyenne[xxvii] est associée à un institut de formation, l’Institut Alinsky, dirigé par Julien Talpin,  auteur de « Community organizing. De l’émeute à l’alliance des classes populaires aux États-Unis ». L’institut applique la méthode Alinsky, du nom de son inventeur formé à l’école de sociologie de Chicago (la « première école de Chicago »), Saul Alinsky, qui l’a expérimentée dans un quartier ouvrier de la capitale de l’Illinois. Appliquée par Alliance citoyenne et d’autres activistes, elle est de plus en prisée en France par des militants qui veulent politiser les quartiers populaires en s’immergeant dans un territoire et en fédérant les luttes dans une optique communautariste et identitaire, antirépublicaine.[xxviii]

Dans un autre genre, Fatima Ouassak, qui voit du racisme partout[xxix]. Fondatrice de « Fronts de mères », épouse de Youcef Brakni, mentor de nombreux décoloniaux et du comité « La Vérité pour Adama » d’Assa Traoré, obsédée par une école publique soi-disant raciste, celle qui se présente comme « politologue » et  « consultante en politiques publiques » aime comparer le sort des juifs pendant la deuxième Guerre mondiale à celui des enfants issus de l’immigration : « J’ai vraiment peur qu’on me prenne [mes enfants] pour les mettre dans un train », a-t-elle asséné en 2019. Activiste à Bagnolet[xxx], elle défend la cause religieuse sous couvert de cause végétarienne dans les cantines des écoles de la ville. Pour faire bonne figure dans la Primaire populaire (il faut bien parler un minimum d’environnement et de climat), elle se raccroche vaguement aux wagons : « La foi islamique n’est pas compatible avec les rapports sociaux basés sur l’oppression (classiste, raciste, patriarcale) et la prédation (capitaliste et impérialiste), qui expliquent en grande partie la destruction de l’environnement et la crise climatique ».[xxxi]

Beaucoup a été dit et écrit sur La Primaire populaire dans les médias et sur les réseaux sociaux.  Nous nous contenterons ci-dessous de rappeler les étapes essentielles de cette initiative de « démocratie participative » Ce n’est pas la première manifestation en France d’une mobilisation de la société civile pour la défense de causes sociales et environnementales sous la forme de ce qu’il est désormais convenu d’appeler la « démocratie d’interpellation ». Citons le mouvement des Gilets jaunes de 2018-2019 avec la consultation  « Le Vrai Débat »[xxxii], en parallèle au « Grand débat national » lancé par Emmanuel Macron, et la Convention citoyenne pour le climat de 2019[xxxiii]. A la différence de ces deux initiatives, avec La Primaire populaire, la société civile joue dans la cour des grands et les règles du jeu ne sont plus les mêmes. Cette découverte a réservé mauvaises surprises et déconvenues à Samuel Grzybowski et à ses amis.

Résumé flash de la PP mai 2021-janvier 2022 : Mai 2021, parution du Socle commun. Juillet-Octobre 2021, parrainage par 130 000 citoyens et citoyennes des personnalités qu’ils et elles veulent voir au vote de la Primaire Populaire. 11 octobre, présentation des 5 hommes et 5 femmes ayant reçu le plus de parrainages. 15 janvier 2022, publication d’une liste officielle de 7 candidats. 30 janvier 2022, Christiane Taubira arrivée en tête du vote d’investiture ayant réuni 392 738 personnes sur les 467 000   inscrits. Mars 2022, Mathilde Imer et Samuel Grzybowski quittent la Primaire populaire.

Intéressons-nous à quelques épisodes du feuilleton qui témoignent de l’amateurisme de la consultation et de la déconnexion des acteurs avec la réalité politique et citoyenne.

La valse des candidats

Candidats « malgré eux », candidats « sans le vouloir », non-candidats : la désignation des candidats soumis au vote a donné lieu à des scènes dignes d’un vaudeville. Entre ceux qui n’ont pas été sollicités (Fabien Roussel, Philippe Poutou, Nathalie Arthaud), ceux qui se retirent d’eux-mêmes de la liste car ne se présentant pas à l’élection présidentielle (Clémentine Autain, Gaël Giraud, François Ruffin), ceux qui acceptent de participer (Anna Agueb-Porterie, Pierre Larrouturou et Charlotte Marchandise),  ceux qui ne sont pas intéressés mais qui sont maintenus d’office sur la liste (Anne Hidalgo, Yannick Jadot, Jean-Luc Mélenchon), ceux qui se font forcer la main in extremis (Christiane Taubira), c’est vraiment du Labiche ! Dans les semaines et les jours précédant le vote, les organisateurs font même monter la pression auprès des candidats refusant la PP, notamment par l’organisation de sit-in devant les sièges parisiens de leurs partis ou de leurs équipes de campagne. Les partis refusent de s’associer.

Fiasco du processus de démocratie interne, incontestablement. Infantilisation, les candidats étant notés comme des élèves d’école primaire : « Très bien », « Bien », « Assez bien », « Passable » et « Insuffisant ». Négation de la volonté des candidats, intimidation, harcèlement. Les activistes veulent que le monde politique tourne comme ils l’exigent. Si ce n’est pas le cas, si on refuse d’entrer dans leur monde de « bisounours » tyranniques, ils se fâchent tout rouge et trépignent. Mais aussi un fiasco pour la gauche, sans aucun doute.

Les couacs médiatiques

C’est le rayon de Samuel Grzybowski. Il n’a pas brillé par l’acuité de son jugement et la sûreté de ses actions. La faute à sa nature exaltée ? Le fait de ne pas être en terrain et milieu connus, à la différence de ses interventions antérieures de militant religieux ? Un costume trop grand pour lui ? Trop grand pour tous les acteurs ?

Sa vidéo interne d’octobre 2021 rendue publique en janvier 2022 a fait le tour du web : « Nous, notre but, avec le pôle politique, c’est d’essayer d’empêcher que les membres du bloc des justices – Anne Hidalgo, Jean-Luc Mélenchon, Fabien Roussel, Arnaud Montebourg et Yannick Jadot – puissent avoir les 500 signatures [NDLR : s’ils refusent la « primaire populaire] […] Le dernier levier, c’est leur image dans les sondages. Si on les critique de plus en plus sur les réseaux sociaux, sur Twitter, dans les médias, on peut faire baisser leur cote de popularité. »[xxxiv] Mathilde Imer et Samuel Grzybowski se justifient le lendemain : « Ce n’est pas par plaisir qu’on en arrive à devoir vous mettre la pression » ! Ce n’est pas ça qui rattrape le dérapage non contrôlé de la veille !  Et ce n’est pas le seul exemple  de bévues.

Le fiasco Taubira

À force de contorsions et de petits arrangements, les acteurs de la Primaire populaire ont réussi un passage en force et ont propulsé Christiane Taubira en haut de votes. Le 30 janvier 2022, elle est la candidate investie. Intéressant profil politique que celui de Madame Taubira, opportuniste, nageant dans les contradictions, fort bien décrit par Hadrien Mathoux dans l’hebdomadaire Marianne[xxxv].  De quoi séduire la gauche morale ! Prêtresse du métissage en France métropolitaine, mais un brin identitaire en Guyane. À l’origine de la loi de 2001 sur l’esclavage qui reconnaît la traite négrière transatlantique et l’esclavage comme crime contre l’humanité, mais faisant l’impasse sur les traites africaine et arabo-musulmane (pour Taubira, en effet, les « jeunes arabes ne [doivent pas] porter sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits des Arabes »[xxxvi]). A voté en 2004 contre la loi qui interdit le port de signes religieux à l’école et a fait voter en 2013 la loi sur le mariage pour tous. Mais il ne suffit pas de séduire des inclusifs et des intersectionnels dans le cadre d’une Primaire populaire sans légitimité démocratique et qui ressemble fort à un plébiscite. Encore faut-il réussir à rendre sa candidature de désunion et son projet politique crédibles aux yeux des vrais « parrains », ceux qui attribuent les 500 signatures requises pour être candidat à l’élection présidentielle. Voilà un échec cuisant, dont la carrière politique de Madame Taubira risque de ne pas se remettre. On ne s’en plaindra pas, car sa vision de la laïcité nous chiffonne tout autant que celle de Samuel Grzybowski. Contrairement à ce que prétendent ces deux ennemis de la laïcité, celle-ci émancipe et n’a jamais écrasé que l’obscurantisme religieux ![xxxvii]

Clap de fin

La fin de la Primaire populaire est pitoyable[xxxviii]. À la suite du retrait de Christiane Taubira, le conseil d’administration de l’association « 2022 ou Jamais », à l’initiative de la primaire populaire, vote à la majorité le soutien à la candidature de Jean-Luc Mélenchon qui, on s’en souvient, avait explicitement refusé de participer au processus de primaire et qui, bien qu’absent officiellement de la liste des candidats, avait terminé troisième. Toujours cette manie d’enfants de prendre ses rêves  pour la réalité ! Yannick Jadot, le candidat écologiste arrivée en deuxième position, déclare, quant à lui, que la Primaire populaire est « devenue un gag » et commente : « Reconnaissons que dans tout ce moment où ils ont alimenté le débat, on n’a jamais bien compris ce qu’ils souhaitaient. Je les laisse à leur truc interne qui, depuis longtemps, n’intéresse plus la campagne, ni les Français »[xxxix]. Ce vote du conseil d’administration et la décision qui en résulte sont suivis de contestations. Mathilde Imer claque la porte début mars en dénonçant le procédé. Samuel Grzybowski se dit « très surpris et déstabilisé » par le choix de son alter ego[xl]. Décidemment ce garçon aux lunettes roses de militant de la foi a dû mal à comprendre le monde. Il se croit dans un jamboree ou aux JMJ ! Le 16 mars 2022, l’association présente des excuses aux militants[xli]. Sans doute une suggestion de Samuel Grzybowski habitué à la contrition et à la pénitence. Il annonce à Libération le 26 mars[xlii] qu’il quitte également l’association, lui qui jubilait en 2021 : « On est là pour dix ans ». Et comme il est incapable de se tenir tranquille ne serait-ce qu’un instant, il rejoint le collectif « Victoire populaire », qui fait campagne pour Jean-Luc Mélenchon.

Après la Primaire populaire, la gauche ressemble encore plus à un « grand cadavre à la renverse »[xliii]. Mais grâce à la Primaire populaire, on connaît beaucoup mieux les amis de Samuel Grzybowski, comme lui ambassadeurs du soft power américain, mais plus capés que lui et beaucoup moins naïfs, comme lui dangereux pour la République. On connaît encore mieux l’idéologie véhiculée, les laboratoires d’idées et les réseaux d’influence. Quelle est la prochaine étape ?

Dans l’épisode 6, on considérera que Samuel Grzybowski est le révélateur d’un « étrangement » à la République, à ses principes et ses valeurs, le marqueur d’une attirance-soumission consciente et inconsciente au modèle américain de société, mais qu’il est aussi l’individu-témoin d’une génération individualiste et charitable convaincue que social business et care sont les synonymes de solidarité et de fraternité et que le collectif  remplace le peuple souverain dans ses droits et ses pouvoirs.


[i] https://touselus.fr/

[ii] https://www.lefigaro.fr/flash-actu/presidentielle-creation-de-2022-ou-jamais-pour-une-candidature-unique-a-gauche-20210215

[iii] https://www.politis.fr/articles/2021/04/avec-2022-ou-jamais-la-societe-civile-veut-faire-pression-sur-la-gauche-43115/

[iv] Voir Épisode 2.

[v] A la date où est publiée cette enquête sur le site https://unitelaique.org/  (juin-août 2022), le site web de La primaire populaire n’est plus accessible. Les pages Facebook et le fil Twitter sont en revanche toujours ouverts, mais inactifs depuis le 8 avril 2022. Au nom de sa mission de dépôt légal, la Bibliothèque nationale de France a collecté le site primairepopulaire.fr et le conserve au sein des Archives de l’internet, qui sont consultables sur place à la BnF et dans toutes les bibliothèques régionales de dépôt légal partenaires.https://www.bnf.fr/fr/annuaire-des-poles-associes-de-depot-legal-imprimeur.

[vi] https://primairepopulaire.fr/le-socle-commun/

[vii] https://reporterre.net/Presidentielle-des-citoyens-lancent-une-primaire-populaire-humaniste-et-ecolo

[viii] https://engage.world/engage-university

[ix] https://www.democratieouverte.org/

[x] https://www.conventioncitoyennepourleclimat.fr/

[xi] https://www.huffingtonpost.fr/entry/avec-la-presidentielle-2022-la-gauche-est-en-train-de-se-tromper-de-combat_fr_60dae9b4e4b085480fe467bc

[xii] https://www.pluralism.ca/fr/

[xiii] https://www.academiedesfutursleaders.com/. Le site d’AFL annonce que “ Les speakers sont des chefs d’Etat, maires, députés, directeurs de cabinet, lauréats de Prix Nobel (Pilier 1 du programme : Intégrité) ; des professeurs de l’université de Columbia, de l’IEP de Paris, experts de l’Institut des Futurs Souhaitables (Pilier 2 Ethique) ; des coachs TED, nutritionnistes, thérapeutes, expert de l’Organisation des Nations Unis, mentors (Pilier 3 Empathie). Parmi les speakers, Ben Rhodes, conseiller politique et rédacteur des discours d’Obama et David Simas, ancien chef de cabinet d’Obama et actuellement directeur général de l’Obama Foundation. Alice Barbe et ses soutiens ont de l’entregent ! Et des moyens, puisque « les  participants ont droit à une bourse de 12 000 euros pour les 6 mois de formation afin de permettre à tous ne pas être freinés par des impératifs économiques, notamment s’ils ne sont pas parisiens. Des déplacements internationaux sont prévus et seront pris en charge ». L’AFL est hébergée par le centre parisien de la Columbia University.

[xiv] https://focus2030.org/Entretien-avec-Alice-Barbe-co-fondatrice-et-presidente-de-l-Academie-des-Futurs

[xv] https://www.lemonde.fr/campus/article/2022/05/31/l-academie-des-futurs-leaders-les-investies-des-ecoles-pour-faire-emerger-une-nouvelle-generation-d-elus_6128265_4401467.html

[xvi] https://luntfoundation.org/ 

[xvii] https://investies.fr/. La démarche est décrite ainsi : « Né sous l’impulsion d’une vingtaine de femmes engagées dans la société, INVESTIES est un programme d’entraînement à la pratique politique inspiré des programmes américains ayant porté au pouvoir une nouvelle génération d’activistes : Emerge America, Emily’s List, She Should Run, Justice Democrats, Sunrise Movement, etc. ».

[xviii] https://www.obama.org/scholars/alumni/

[xix] https://worldprojects.columbia.edu/

[xx] https://www.youtube.com/watch?v=8hB5-u7U_uI   

[xxi] https://france.makesense.org/media/alice-barbe-un-changement-de-societe-ca-passe-par-de-lamitie-et-de-lamour-ce-nest-pas-plus-complique-que-ca/

[xxii] https://www.listennotes.com/podcasts/o%C3%AFkos/s2e11-no%C3%A9-girardot-champsaur-L-A2ITb6xmD/#episode

[xxiii] https://blogs.mediapart.fr/point-daencrage/blog/010721/renouveler-nos-politiques-aoc-squad-faut-il-suivre-lexemple-americain

[xxiv] https://fr.linkedin.com/in/lumir-lapray-4b0578b9/fr

[xxv] https://www.lantosfoundation.org/lantos-fellows-program .

[xxvi]  https://fr.linkedin.com/in/anna-agueb-porterie-39994a114

[xxvii] De nombreux articles et débats ont été consacrés en mai 2022 à Alliance citoyenne, et en particulier à ses actions à Grenoble, à l’occasion du vote par le Conseil municipal de Grenoble de l’autorisation de porter le burqini dans les piscines de la ville.

[xxviii] La France insoumise applique également la méthode Alinsky pour, selon les propos de ses dirigeants, « séduire les quartiers populaires » et « aller chercher la colère des gens ».

[xxix] https://digital.franc-tireur.fr/share/article/e6c150be-2c80-4c7d-865f-a1b663cec348/78027497-a6d7-4c08-af3e-1814d696c4bd

[xxx] https://www.front-citoyen-bagnolet.org/

[xxxi] https://reporterre.net/Fatima-Ouassak-Dans-les-quartiers-populaires-l-ecologie-semble-reservee-aux-classes

[xxxii] Le Référendum d’initiative citoyenne (RIC) ou populaire (RIP) devient progressivement la principale revendication des Gilets jaunes, telle qu’en témoigne l’analyse de la consultation « Le Vrai Débat » en mars 2019.

[xxxiii] https://www.conventioncitoyennepourleclimat.fr/ La Convention citoyenne pour le climat est une assemblée de citoyens, constituée en octobre 2019 par le Conseil économique, social et environnemental sur demande du Premier ministre Édouard Philippe. Elle regroupe 150 citoyens tirés au sort parmi la population française, et a pour objectif de « définir les mesures structurantes pour parvenir, dans un esprit de justice sociale, à réduire les émissions de gaz à effet de serre d’au moins 40 % d’ici 2030 par rapport à 1990 ».   

[xxxiv] https://www.francetvinfo.fr/elections/presidentielle/primaire-populaire-gauche/presidentielle-2022-une-video-seme-le-trouble-sur-les-intentions-des-organisateurs-de-la-primaire-populaire_4923529.html

[xxxv] Marianne, n°1296, 13-19 janvier 2022

[xxxvi] https://www.lexpress.fr/actualite/societe/encore-aujourd-hui_482221.html

[xxxvii] Discours de Christiane Taubira après son élection à la Primaire populaire

[xxxviii] Les informations concernant le financement de l’association « 2022 ou jamais » et de La primaire populaire sont peu explicites. La Primaire populaire a annoncé avoir « dépensé 1,3 million d’euros, dont 60 % de ce budget exclusivement pour s’assurer de la sécurité du vote. Pour avancer la trésorerie, nous avons emprunté 175 000 euros auprès de particuliers, et à l’aube du vote, nous avons réuni 1 016 000 euros de dons. » La Primaire populaire a lancé un appel aux dons le 26 janvier via un mail envoyé aux quelque 467 000 inscrits au vote pour recueillir 289 000 € supplémentaires.  Les comptes n’ont pas été rendus publics. Voir https://www.sudouest.fr/elections/presidentielle/presidentielle-2022-la-primaire-populaire-a-besoin-d-argent-un-jour-avant-le-vote-8048380.php

[xxxix] https://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2022/article/2022/03/05/presidentielle-2022-l-equipe-de-la-primaire-populaire-annonce-soutenir-la-candidature-de-jean-luc-melenchon_6116306_6059010.html

[xl] https://www.lefigaro.fr/elections/presidentielles/presidentielle-la-primaire-populaire-explose-a-l-atterrissage-20220307

[xli] https://www.ladepeche.fr/2022/03/16/video-presidentielle-2022-la-primaire-populaire-sexcuse-et-justifie-sa-decision-de-soutenir-jean-luc-melenchon-10173741.php

[xlii] https://www.liberation.fr/politique/elections/samuel-grzybowski-quitte-la-primaire-populaire-avec-melenchon-on-peut-gagner-sans-rassemblement-20220326_DU743WCQZVCKDDA6H23YWTD2XE/

[xliii] Jean-Paul Sartre, préface à Aden Arabie de Paul Nizan. Paris, Maspero, coll. « Cahiers libres », (no 8), 1960. L’expression « grand cadavre à la renverse » a été remise au goût du jour par Bernard-Henri Lévy qui en fait le titre d’un ouvrage consacré à l’effondrement idéologie de la gauche, paru chez Grasset en 2007.