Le cas Samuel Grzybowski -Épisode 6

Portrait d’un young leader,
révélateur de l’offensive religieuse, communautariste et anti-républicaine

LES ENQUETES D’UNITE LAIQUE #1

Par ALINE GIRARD
Secrétaire générale d’Unité laïque
Juin 2022

Avertissement Copyright

Épisode 1 Le façonnage d’un emerging young leader. La nébuleuse Grzybowski
Épisode 2                    Missionnaire ad majorem Dei gloriam
Épisode 3                    Ambassadeur du soft power américain
Épisode 4                    Les premiers pas en politique
Épisode 5                    La Primaire populaire
Épisode 6                    Samuel Grzybowski, un révélateur   

ÉPISODE 6 – Samuel Grzybowski, un révélateur

Où il faut considérer Samuel Grzybowski comme le révélateur d’un « étrangement » à la République, à ses principes et ses valeurs, comme le marqueur d’une attirance-soumission consciente et inconsciente au modèle américain de société, mais aussi comme l’individu-témoin d’une génération individualiste et charitable convaincue que social business et care sont les synonymes de solidarité et de fraternité et que le « collectif » remplace le peuple souverain dans ses droits et ses pouvoirs.

De quoi Samuel Grzybowski est-il le nom? De quelle image latente est-il le révélateur ? A travers ce que nous savons désormais de lui, plusieurs évidences ont émergé et flottent à la surface.

Samuel Gryzbowski et ces dynamiques fellows et young leaders que nous avons croisés au fil des pages et qui forment un groupe d’une surprenante homogénéité sociologique et générationnelle comme on l’a vu à l’occasion de La Primaire populaire, rêvent tous du modèle américain de société, l’esprit formaté par la machine à raconter des histoires. Ils ne sont pas tous séduits par les mêmes caractéristiques, mais il y a des lignes de force : l’individu, la communauté, la religion. Et de grands absents : l’intérêt collectif, la cohésion citoyenne, l’État social, la laïcité, mais aussi la République et le peuple.

Un « étrangement » à la République

L’individu et la communauté versus l’État social

L’individu maître de son destin économique et social est au cœur de l’imaginaire américain : la survie de chaque individu et son avenir ne dépendent que de lui. Chacun ne doit compter que sur lui-même et sur sa communauté qui l’accompagne socialement et l’aide économiquement si nécessaire. Il n’attend rien de l’État. « Ce que nous faisons dans notre communauté, c’est prendre soin les uns des autres. C’est ce qui est si spécial, c’est ce que l’État ne peut pas remplacer », s’émerveillait le candidat républicain à la vice-présidence des États-Unis, Paul Ryan, en 2012. Cet idéal, du fait de la domination désormais hégémonique des États-Unis, est tout à fait logiquement au cœur du modèle dominant néolibéral. Emmanuel Macron est un admirateur inconditionnel de la « société des individus », pour reprendre le titre d’un ouvrage de Norbert Elias[1], dont il s’est fait le chantre dès son élection. « Toute la proposition politique du macronisme vise à promouvoir l’individu, l’individuel, l’individualisme comme moteur de la cohésion sociale » et « à considérer que la somme des réussites individuelles est ce qui soude et fait sens dans une société », analyse Arnaud Benedetti.[2]

Ce modèle étatsunien, atomisant, vanté par Monsieur Macron et par ses amis young leaders, heurte frontalement le modèle français de l’État social. On a vu qu’Ashoka patronnait dans le monde entier des « entrepreneurs sociaux », ses fellows, qui interviennent là où l’État est présenté comme défaillant. C’est vrai dans beaucoup de pays, émergents ou pas. L’État français n’était pas défaillant, mais l’importation des modèles néolibéraux anglo-saxons du social business et du care a contribué, insidieusement et depuis des décennies, à délégitimer le modèle français de l’État social. Ils sont tous deux le corollaire d’un néo-libéralisme mondialisé : le premier a prospéré sur le terreau du désinvestissement économique de l’État, de la désindustrialisation de la France et de la crise sociale qui en a découlée ; le second sur celui du thatchérisme et du reaganisme, totalement défaillants en termes de protection sociale (santé, chômage, famille, vieillesse). Ces concepts – qu’il ne faut pas dissocier car ils relèvent de la même logique et naviguent de conserve –  ont l’avantage de rendre concevable et même justifiée une réduction drastique des dépenses de l’État dans des secteurs sociaux historiquement financés par la puissance publique. C’est au niveau des individus, des groupes, des communautés ou des prestataires (associations, entreprises) que le soutien social et le souci fondamental du bien-être d’autrui doivent dorénavant être pris en charge dans une chaîne de solidarité émotionnelle ou dans une logique marchande. La désubstantialisation de l’État social et l’évolution vers un « État accompagnant » ont été largement facilités par l’émergence de stratégies de démantèlement et de privatisation des services publics, dont les effets se traduisent d’une part dans l’impératif de rentabilité de ceux-ci, d’autre part dans l’agressivité des propositions assurantielles pour occuper le terrain des systèmes de protection sociale, enfin dans la recherche de financements privés pour permettre le fonctionnement de secteurs sociaux fondamentaux, avec parfois une forte rentabilité pour les investisseurs avisés.

Le succès de ces modèles témoigne d’un « effacement des acteurs collectifs au profit d’une individualisation galopante du social » [3] et du glissement progressif d’une éthique de la justice sociale à visée universaliste à une éthique de la sollicitude comme sensibilité et pratique morale. Il confirme bien la prééminence en France aujourd’hui d’un modèle anglo-saxon de plus en plus extensif dans le champ sociétal, dans un double mouvement de relativisation du politique et du social. La « société de participation » à l’américaine, dont on vante avec opportunisme les « qualités » – souplesse, agilité, modestie, proximité –, procède d’une logique empathique et promeut à l’envi l’intelligence « ordinaire » de l’humain, de l’espace et du milieu. Cette référence permet d’habiller des couleurs d’un nouvel universalisme (rappelons-nous la haine de Samuel Grzybowski pour un soi-disant « universalisme ethno-centré ») ce qui n’est qu’un rapport individualisé et subjectivé au monde, un rapport aux prétentions libératrices, mais échappant à l’objectivation, porteur d’inégalités sociales et véhiculant des concurrences implicites et une violence déguisée. Le social business et le care légitiment de facto l’État minimal, qui « laisserait la société être elle-même, dans ses relations interindividuelles que l’intervention publique ne ferait que faciliter, colmater et compléter ». Il « dessine un État sans plus de supériorité institutionnelle, vidé de la suprématie morale qui lui revenait en tant que représentant du bien commun ». Nous sommes aux antipodes d’une conception républicaine de la société, où l’État scelle avec les citoyens un pacte social et garantit à ceux-ci des services d’intérêt général, où prime la cohésion de la collectivité et où « la solidarité ne se contente pas de marquer la nécessité du lien social, [mais] est porteuse d’un impératif de justice », avec une « dimension normative, articulée sur une dimension objective ». Si « utiles » aux yeux de leurs défenseurs, le social business et le care, ces constructions purement néo-libérales qui font place « au développement fortuit ou aux subversions possibles de l’expérience »[4], dévoient les notions d’intérêt public, de projet collectif, de fraternité universelle et méconnaissent la dualité à l’origine de la construction politique de la France moderne et de la République, celle exigeant un indispensable équilibre entre les droits et les devoirs des citoyens et de l’État.

La communauté et la religion versus la cohésion citoyenne et la laïcité

Le modèle encensé et importé par les amis de Samuel Grzybowski est celui d’une société dirigée par un État faible et constituée par la juxtaposition de communautés à la manière étatsunienne. Ces communautés, essentialisées, valorisent les identités ethniques ou religieuses. Elles sont autocentrées, disposent d’une large autonomie, structurent le tissu social ; c’est de leurs interactions que naîtrait la dynamique collective. La communauté « de nature » ne reconnaît l’individu qu’à travers son appartenance au groupe. Samuel Grzybowski, notre virtuose de l’interaction entre communautés confessionnelles et du lien social religieux, adhère à 100% à cette vision. Ce d’autant que, parallèlement à la « fabrication » dans notre pays de communautés ethniques ou religieuses, on observe une « quête de spiritualité » d’un nouveau type, marquée du « sceau de l’hybridation et de l’américanisation », s’inscrivant « dans un référentiel de plus en plus globalisé », se pratiquant « à la carte » et mettant l’accent sur « l’épanouissement personnel et l’expression émotionnelle du vécu »[5]. On retrouve encore et toujours cette valorisation de l’individu et de la subjectivité qui règne désormais en maître sur les rapports sociaux et les décisions politiques.

La France, elle, ne connaît qu’une seule communauté, celle des citoyens. Ils forment depuis la Révolution une communauté d’élection, réunie par un projet politique. On ne reviendra pas ici aux textes essentiels qui ont conduit à la constitution de la Nation comme groupe de citoyens décidant d’en faire partie. Or nos amis les tenants du modèle étatsunien veulent modifier en profondeur la société républicaine pour en faire une société communautarisée et leur activisme essentialiste détruit peu à peu le lien qui tenait ensemble les citoyens français. Cette idée est en opposition totale avec l’universalisme qui considère négligeables de telles différences devant l’unicité du genre humain.

La vision communautariste de la société rencontre d’autres intérêts, comme ceux des régionalistes, mais surtout ceux de l’islam rigoriste et de l’islam politique. Ceux-ci font leur miel de cet activisme occidental qui vise à isoler les composantes des peuples, puis à les regrouper en sous-ensembles soudés par la race, l’ethnie, la religion, la langue ou les traditions culturelles et à valoriser leurs différences avec le reste de la société. L’islam politique peut ainsi revendiquer la reconnaissance d’une « communauté » musulmane et la prise en compte des caractéristiques de celle-ci (normes, croyances, signes religieux, codes de conduite, traditions, etc.) dans le champ public et politique. L’islam rigoriste, lui, trouve dans la vision communautariste de la société une aubaine pour revendiquer une « liberté de religion » ou « liberté de croyance », alors que la France ne reconnaît que la liberté de conscience et la liberté d’exercice du culte. Se trouve ainsi justifié le voilement des femmes, voire le voilement des fillettes. Un droit/devoir de leur communauté, un droit/devoir de leur religion, disent-ils. Samuel Grzybowski, notre défenseur du droit des femmes à se voiler, adhère à 100% aussi à cette vision sociétale. On est tenté de dire que, comme d’autres, il caresse l’islamisme dans le sens du voile, ce « linceul du féminisme »[6].

Deux dernières observations. La première traverse l’esprit de tous ceux qui ont sous les yeux les photos des Ariane de Rothschild, des Ashoka Fellows et des ambassadeurs de « One Young World ». Les jeunes femmes musulmanes voilées issues de ces promotions multiculturelles et interconfessionnelles de fellows et emerging young leaders sont des publicités vivantes pour diffuser en France la vision religieuse et communautariste américaine, des ambassadrices de rêve pour convaincre notre société que la laïcité française a tout à gagner à être inclusive et permissive ! La seconde est tout aussi iconoclaste. Samuel Grzybowski avec Coexister a fréquenté plusieurs organisations proches des Frères musulmans. Ceux-ci trouvent-ils dans la philanthropie américaine  de quoi servir leurs intérêts? Investissent-ils sur ces lauréats et lauréates distingués par les États-Unis pour qu’ils deviennent des représentants et porte-paroles de choix de leur cause ?

Un individu formaté dès l’école pour servir l’entreprise

Ashoka ne s’intéresse pas qu’au social business. Bien que ce ne soit pas son fonds de commerce, l’organisation s’intéresse de très près à l’école. Ashoka[7] vante la « société apprenante », comme le fait l’Ashoka fellow François Taddei, auteur en 2017 d’un rapport ministériel remarqué[8], avec pour objectif de transformer l’école publique pour l’adapter au monde (économique) de demain : « Dans cette économie de demain, les acteurs de secteurs différents font tomber les barrières entre social, public et privé, et mettent en place de nouveaux modes de collaboration pour répondre efficacement et à grande échelle aux défis sociaux et environnementaux »[9]. L’organisation s’appuie sur un diagnostic très négatif posé sur les systèmes éducatifs : ces derniers auraient « peu évolué depuis le Moyen-Âge ». Plus grave, « avec des façons de voir rigides et des structures rigides qui dominent, les systèmes et institutions éducatifs sont très résistants au changement »[10]. Il serait donc nécessaire de « ré-imaginer et transformer fondamentalement la pratique et les objectifs de l’éducation », de « changer profondément les états d’esprit [mindsets] ». Il faudrait construire des « écosystèmes apprenants » qui fusionneront avec d’autres écosystèmes locaux, d’abord au niveau municipal, puis national, international… Cela requiert d’influer sur la formation des enseignants : « Les enseignants et autres éducateurs seront éduqués, encouragés et supportés ». Le programme est colossal : « Nous avons besoin de mécanismes nouveaux assurant l’efficacité et l’adaptabilité de l’écosystème : nouvelles mesures, politiques, régulations, règles, boucles de rétroaction, processus, routines, dynamiques de pouvoir, structures d’autorité, connexions, alliances, contrats, acteurs, relations, liens sociaux, sources et flux d’informations, conversations, dynamiques de communication, connaissances, compétences, spécialisations professionnelles, organisations, bâtiments, infrastructures, technologies, services et produits, dynamiques de marché, flux et stocks de ressources financières. »[11]

Ashoka, comme les autres réseaux philanthropiques dont il a été question antérieurement, travaille d’arrache-pied. La transformation éducative doit permettre de former le nouvel homo economicus, en alignant les compétences scolaires sur les attentes des entreprises et en affaiblissant la portée pédagogique des enseignements. Aujourd’hui elle doit privilégier la compétence opérationnelle, se recentrer sur ce qui est porteur d’employabilité, d’adaptabilité et de flexibilité, sur le « savoir-faire » et le  « savoir-être », suivant en cela les recommandations de l’OCDE[12]. Et elle ne doit surtout pas aller contre la nature – l’essence – des élèves, surtout quand celle-ci est religieuse ! Samuel Grzybowski et sa co-fellow Marine Quenin contribuent incontestablement à l’épanouissement de la nature religieuse des élèves !

Samuel Grzybowski est le révélateur d’une jeunesse française atteinte d’un « étrangement » à la République. Il est d’abord citoyen du monde, citoyen d’ailleurs, puis citoyen de son pays. Il défend les droits de l’individu, pas ceux de l’Homme citoyen. La République démocratique, indivisible, laïque et sociale n’est pas l’univers dans lequel il vit et agit. Il ne se rend pas compte que l’introduction dans l’organisme républicain de cette société américaine, anti-sociale et communautarisée, anti-universaliste et religieuse, se fait dans la douleur. Le modèle du « Chacun pour soi et Dieu pour tous » heurte non seulement l’organisation et l’histoire de notre société, mais aussi l’imaginaire français. Il ne se rend pas compte que l’importation de nouveaux modes de catégorisation sociale (race, genre, religion) et de nouvelles méthodes de contrôle de la société et de la pensée (cancel culture, wokisme) divise la société en blocs générationnels et sociaux qui ne se comprennent plus[13], avec le risque de la faire basculer dans la violence, malgré les belles histoires qu’il raconte sur toutes les tribunes et devant tous les publics.

Rappelons-nous le propos de Jean Moreau, CEO de Phenix et co-président avec Eva Sadoun d’Impact France, ex-Mouves : « On ne combat pas un modèle social, on le démode »[14] . Samuel Grzybowski et ses amis, soutenus par les puissants réseaux d’influence décrits antérieurement, sont en voie de réussir leur pari. 

Une génération

Samuel Grzybowski est aussi le miroir d’une génération. Cette génération, celle des jeunes hommes et des jeunes femmes nés à partir du milieu des années 1980, est le produit hybride d’une instruction, d’une éducation et d’un moment de l’Histoire.

Cette génération est en premier lieu le produit d’une instruction dont les ambitions ont été réduites. L’école, cœur du réacteur de la République, devait former des esprits libres, critiques, rationnels et structurés par le savoir et de créer des citoyens. Or depuis des décennies, c’est à la « construction d’une école disjointe de toute référence aux savoirs »[15], au passage progressif d’une école « lieu de savoir » à une école « lieu de vie » que l’on a assisté.

Jean-Claude Milner, dans son livre « De l’école » a été dès 1984 d’une saisissante prescience à ce sujet. Les « réformateurs pieux » ont créé une nouvelle « matrice de langue politique » et instauré un discours qui installe le « nouvel ordre du monde » : « dévaluation de l’institution au bénéfice de la communauté ; dévaluation des savoirs au bénéfice du dévouement ; dévaluation de l’instruction au bénéfice de l’éducation ; dévaluation du cognitif au bénéfice de l’affectif ; intrusion dans les âmes et ouverture au monde, etc. ».

Les Grzybowski ont été formés à cette école-là, issue de politiques ultralibérales, dénaturée, transformée en une communauté éducative et récréative, instruisant peu, ouverte à la religion et dont le consubstantiel ancrage républicain et laïque s’est affaibli.

Cette génération est ensuite le produit d’une éducation. Parallèlement à l’ébranlement de l’école a eu lieu un formidable ébranlement de l’éducation et de la famille, laissant place à un individualisme exacerbé débouchant sur une hypertrophie du moi et des comportements égocentriques. Cette nouvelle relation de l’enfant à l’école et aux parents a produit un malentendu d’une telle gravité et d’une telle ampleur qu’il ne peut conduire qu’à une catastrophe collective. Les « enfants-rois » sont  devenus aujourd’hui des « individus-rois » n’acceptant aucune autorité face à leurs désir et à leur vécu au point « d’effacer » ceux qui les contredisent, comme leurs alter ego d’Outre-Atlantique. Ils abreuvent leurs auditoires de Story of self, story of us, story of now[16].

Cette génération est enfin le produit d’un moment de l’Histoire. Les soixante dernières années, où se croisent des culpabilités multiples (Shoah, colonisation, inégalités climatiques), sont celles de l’émergence des droits des individus et celles de l’impératif de l’aide humanitaire[17]. Elles sont aussi celles de la fin de la guerre des classes et de la guerre des blocs, dont la renaissance actuelle sur le sol européen avec le conflit en Ukraine représente un réveil brutal pour tous nos rêveurs. Le réel est sans pitié. Ces années sont encore celles de la mondialisation ultra-libérale et du retour du religieux. Exit la politique, vive la world compassion, vive la dedication to community[18], que les Grzybowski pratiquent avec bons sentiments et détermination, modelés et stimulés par leurs mentors américains.

Enfants d’un temps qui se veut d’abord, partout et toujours « bienveillant », et même charitable, pour « réparer notre monde », Samuel Grzybowski et ses amis importent leurs traits dominants dans toutes leurs entreprises, professionnelles, associatives, militantes, modifiant radicalement la relation à l’autre, au collectif et à la politique et cherchant à reconfigurer les institutions en fonction de cette valorisation.[19] 

Une « fictionnalisation » du monde

Samuel Grzybowski est enfin un révélateur de l’hégémonie de ce nouvel ordre narratif installé par les États-Unis à partir des années 1990 et qui a recouvert d’un voile trompeur la réalité du monde occidental. Storytellers, fabricants de récit, raconteurs d’histoires sont omniprésents autour de Samuel Grzybowski, dans son cercle proche comme dans son univers de référence, celui des fondations religieuses et philanthropiques et celui de l’économie néolibérale passée à la lessiveuse du socialwashing et du greenwashing.

Christian Salmon, dans son livre de, Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits[20], décrit avec précision l’origine et l’impact des nouveaux usages du récit dans le management, le marketing et la communication politique. Il éclaire sur la mise en histoires du monde par le pouvoir économique et politique étatsunien, les univers narratifs créés par les entreprises et les gouvernants devenant urbi et orbi une réalité plus crédible que la réalité elle-même. Car le soft power américain ne se contente pas de former des missionnaires et des ambassadeurs qui pénètrent, partout dans le monde, dans les sphères de décision et d’exporter son modèle de civilisation, il modèle les esprits.

Revenons trente ans en arrière quand le storytelling ou l’art de raconter des histoires a commencé à investir principalement les champs de l’économie et de la politique. Gardons à l’esprit cependant que « la pensée narrative s’est propagée à d’autres champs : historiens, juristes, physiciens, psychologues ont redécouvert le pouvoir qu’ont les histoires de constituer une réalité. Et le storytelling en est venu à rivaliser avec la pensée logique pour comprendre le jurisprudence, la géographie, la maladie ou la guerre »[21].

Commençons par la politique. « La clé du leadership américain et le succès présidentiel résident en grande partie dans le storytelling »[22]. Ronald Reagan, le « grand narrateur », l’a largement pratiqué, entouré de ses spin doctors ; Bill Clinton a continué avec ses équipes de story spinners ; les Bush n’ont pas démérité et Barack Obama a excellé (et excelle encore dans le cadre de sa fondation). Quelles histoires la communication politique raconte-t-elle ? Que l’Amérique est puissante et vient en aide aux autres nations, que l’Amérique aime Dieu et son prochain, que l’individu et sa communauté sont les biens les plus précieux, que l’Amérique est bonne et que son modèle de société est désirable. Le tout avec nombre d’anecdotes édifiantes illustrant les vertus de l’Amérique et avec pour force de conviction, la puissance des armes, celles de la Bible et de l’argent. Pour résumer, le « monde libre » a tout intérêt à s’aligner sur le système de valeurs de l’empire américain. « Les critères d’une bonne communication politique, souligne C. Salmon, obéissent de plus en plus à une rhétorique performative (les discours fabriquent des faits ou des situations) qui n’a plus pour objectif de transmettre des informations ni d’éclairer des décisions, mais d’agir sur les émotions et les états d’âme ». Les storytellers, en associant la mise en mouvement de l’opinion et la mise en récit des événements ont incontestablement réussi cette « mise en histoire » de la démocratie libérale américaine. Leur rhétorique participe bien d’une « nouvelle source de symbolisation dont les eaux ruissellent peu à peu dans l’ensemble de la société comme le faisait jadis la culture religieuse dans l’inconscient collectif […] ; [elle] façonne « une matrice narrative » […] et crée « un pli secret de l’imaginaire qui tord la vision commune de la vie et du monde  », pour reprendre l’expression de Jean-Claude Guillebaud déjà cité[23]. Un autre aspect de la « théorie du ruissellement » en quelque sorte ![24] 

Continuons avec l’économie et le social. Le storytelling dans la publicité et le marketing, dans le management et l’entreprise a été un puissant vecteur du modèle néolibéral au cours des dernières décennies. Le marketing est passé du produit à la marque, de la marque au logo et du logo à la story et les entreprises sont devenues « récitantes », produisant un récit du monde du travail et de la vie au travail « qui circule à l’état volatil devant les machines à café, à la cantine, dans les couloirs et les ascenseurs », enrichi par les contributions des employés (expériences, ressentis, interactions, etc.) qui étoffent et personnalisent la story. Les incarnations à la mode du storytelling économique sont aujourd’hui l’entreprise à impact et les valeurs du social business. L’économie fictionnelle et le capitalisme émotionnel sont de précieux alliés : ils aident à protéger les marchés contre les effets de la souveraineté nationale, les changements politiques et les turbulences des revendications démocratiques[25], dangers bien identifiés par le soft power américain.

Au cours de notre enquête, nous avons à plusieurs reprises vu que l’écosystème dans lequel évoluent Samuel Grzybowski et ses amis était le relais de discours stéréotypés et normés, directement importés des Etats-Unis. Leur story à eux, c’est la fable magique de la communauté, l’apothéose de l’individu, la vente forcée des vertus chrétiennes, le mantra du multiculturalisme, la bonté humanitaire et héroïque, le « ticket gagnant » de l’impact social.  Un univers narratif, construit sur l’illusion et le déguisement, mais créateur d’une contre-réalité qui est désormais parole d’évangile et qui pense à la place d’individus abandonnés par la rationalité et étrangers à la culture politique.

La République et le peuple, les grands absents

En suivant Samuel Grzybowski dans ses convictions, ses engagements et ses œuvres, dans ses relations, ses alliances et ses réseaux, on est allé à la rencontre d’un monde agissant, que peu, par manque d’informations ou de lecture politique des événements et des tendances, arrivent à considérer comme un ensemble idéologiquement cohérent et politiquement déterminant. Les pièces du puzzle ici reconstitué paraissent éparses au premier abord, mais très vite l’image prend un sens. On l’a dit, ce qui se dessine crûment derrière la personne de Samuel Grzybowski, c’est une société religieuse, communautariste, individualiste, fortement néolibérale, qui confond social business et fraternité républicaine, care et solidarité citoyenne. Pour ces fellows et young leaders soumis au modèle américain et éloignés des principes et valeurs de la République, les « collectifs » et les « mouvements » s’arrogent une légitimité auto-proclamée et remplacent le peuple souverain dans ses droits et ses pouvoirs.

Deux philosophes, Régis Debray et Jean-Claude Milner, auront le dernier mot, l’un et l’autre avec des propos acérés.

En novembre 1989 lors de l’affaire du voile de Creil[26], le philosophe Régis Debray avait pris fermement position contre le port des « foulards » islamiques dans des établissements scolaires. Dans Le Nouvel Observateur du 2 au 8 novembre, il s’associait à un appel, co-signé par les philosophes Elisabeth Badinter, Alain Finkielkraut, Elisabeth de Fontenay et Catherine Kintzler, pour dénoncer le « Munich de l’école républicaine »[27].

Quelques jours plus tard le 30 novembre, toujours dans le même hebdomadaire, il distinguait les concepts de démocratie à l’anglo-saxonne et de république à la française. Trente-trois plus tard, son analyse reste très éclairante :

« En république, chacun se définit comme citoyen, et tous les citoyens composent « la nation », ce « corps d’associés vivant sous une loi commune et représenté parle un même législateur » (Sieyès). En démocratie, chacun se définit par sa « communauté », et l’ensemble des communautés fait « la société ». Ici les hommes sont frères parce qu’ils ont les mêmes droits, et là parce qu’ils ont les mêmes ancêtres. Une république n’a pas de maires noirs, de sénateurs jaunes, de ministres juifs, ou de proviseurs athées. C’est une démocratie qui a des gouverneurs noirs, des maires blancs et des sénateurs mormons. Concitoyen n’est pas coreligionnaire. ». Et il ajoutait en une formule restée célèbre : « La démocratie, c’est ce qu’il reste de la république quand on éteint les Lumières. »[28]

En 2022 dans son livre La Destitution du peuple[29], Jean-Claude Milner distingue lui aussi république et démocratie, mais poursuit en distinguant le « collectif » et le peuple, le sociétal et le politique. Car si Samuel Grzybowski et ses amis éteignent bien les Lumières de la République, ils destituent aussi le peuple, tout en prétendant, par le biais d’une soi-disant souveraineté collective, servir le peuple, voire être le peuple. Ils vantent les vertus de ce « collectif contemporain » qui, pour reprendre les termes de Jean-Claude Milner, « se polymérise en individus souverains, égocentrés et refermés en soi. Il existe par les individus qui s’y agrègent. Pour cette même raison, il existe tout autant par le pouvoir inverse : exclure qui il veut de ses agrégats ». Ce collectif, entité sociétale qui incarne « un nous exclusif et non pas inclusif » contrairement à ce qu’il proclame, s’oppose au peuple, entité politique, dont la souveraineté est une et est déléguée aux représentants qu’il élit. 

Samuel Grzybowski et son cortège de clones n’ont jamais su et ne sauront peut-être jamais ce qu’est la République indivisible, démocratique, laïque et sociale et ce qu’est le peuple souverain.


[1] Norbert Elias, La Société des individus, Paris, Fayard, 1991.

[2] https://www.lefigaro.fr/vox/politique/2017/11/06/31001-20171106ARTFIG00285-emmanuel-macron-le-chantre-de-la-societe-des-individus.php

[3] Toutes les citations de ce paragraphe, jusqu’à la note 5, sont extraites de Marie-Claude Blais, La Solidarité. Histoire d’une idée, Paris, Gallimard, 2007.

[4] « L’idée de l’utilité, soit particulière, soit générale, n’est pas moins que celle de la justice laissée dans l’atrophie, ou abandonnée au développement fortuit ou aux subversions possibles de l’expérience», Charles Renouvier, « L’Education et la morale », La Critique philosophique, 6 juin 1872, p. 274, cité par Marie-Claude Blais, Au principe de la République. Le cas Renouvier, Paris Gallimard, 2000.

[5] Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux. Economie, paysages, nouveaux modes de vie, Paris, Seuil, 2021 (chapitre Le patchwork spirituel français, pp. 439-454).

[6] Naem Bestandji, Le linceul du féminisme ? Caresser l’islamisme dans le sens du voile, Paris, Seramis, 2021.

[7]file:///C:/Users/Aline%20Girard/Desktop/Grzybowski/Urbanski%20Philanthropie,%20religion%20et%20spiritualit%C3%A9%20au%20secours%20de%20l’%C3%A9cole%20publique.pdf

[8] https://www.education.gouv.fr/vers-une-societe-apprenante-rapport-sur-la-recherche-et-developpement-de-l-education-tout-au-long-de-5843

[9] https://www.ashoka.org/fr-fr/programme/transformer-lexp%C3%A9rience-%C3%A9ducative et ashoka.org/fr/programme/programme-co-creation    

[10] The Global Change Leaders’ Framework for Change, 2017, thegcl.org/publications

[11] Idem

[12] Voir Aline Girard, Enseigner le fait religieux à l’école : une erreur politique ?, Paris, Minerve, 2021

[13] Bien que ce soit un pas de côté, on lira avec intérêt, pour compléter la présente analyse de l’influence de la société américaine, le chapitre que Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely consacrent à « La couche yankee » dans La France sous nos yeux. Economie, paysages, nouveaux modes de vie (Paris, Seuil, 2021).

[14] https://www.carenews.com/news/universites-d-ete-de-l-economie-de-demain-cap-sur-les-presidentielles

[15] Jean-Claude Milner, De l’école, Paris, Seuil, 1984. Réédition Paris, Verdier, 2009.

[16] https://www.arielgroup.com/storytelling-a-story-of-self-a-story-of-us-and-a-story-of-now/

[17] Pour le sociologue Alain Accardo, « l’essor sans précédent des associations humanitaires doit sa vigueur au fait que le malaise moral des classes moyennes s’est considérablement accentué avec le reflux des espérances révolutionnaires et l’abandon du projet politique de transformation des rapports sociaux » in Le petit-bourgeois gentilhomme. Sur les prétentions hégémoniques des classes moyennes, Éditions Agone, coll. « Contre-feux », 2009.

[18] « World compassion » (https://www.worldcompassion.tv/) et « Dedication to community » (https://www.dedicationtocommunity.org/) sont les noms d’une part d’un mouvement religieux et d’autre part d’une organisation philanthropique américains. 

[19] Joan C. Tronto, dans « Un monde vulnérable », n’annonçait-elle pas clairement l’avantage de la mise en œuvre de l’attention bienveillante et de la sollicitude envers autrui : L’éthique de la sollicitude « s’appuie sur l’impératif politique qui consiste à conférer une valeur au care et à reconfigurer (reshape) les institutions en fonction de cette valorisation ».

[20] Christian Salmon, Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, Paris, La Découverte, 2007.

[21] Lynn Smith, « Not the same old story », The Los Angeles Time, 11 novembre 2001. Citée par Christian Salmon.

[22] Evan Cornog, The Power and the Story. How the crafted presidential narrative has determined political success from George Washington to George W. Bush, New York, The Penguin Press, 2004. Cité par Christian Salmon.

[23] Jean–Claude Guillebaud, La Force de conviction, Paris, Le Seuil, 2005 cité au chapitre 3.

[24] https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9orie_du_ruissellement

[25] Quinn Slobodian, Les Globalistes, Une histoire intellectuelle du néolibéralisme, Paris, Le Seuil, 2022.

[26] https://fr.wikipedia.org/wiki/Voile_islamique_dans_les_%C3%A9coles_en_France

[27] https://www.laicite-republique.org/foulard-islamique-profs-ne-capitulons-pas-le-nouvel-observateur-2-nov-89.html

[28] https://www.nouvelobs.com/politique/20150428.OBS8077/etes-vous-democrate-ou-republicain-par-regis-debray.html

[29] Jean-Claude Milner, La Destitution du peuple, Paris, Verdier, 2022.