Le Panthéon, reflet des passions françaises

Histoire politique du Panthéon de 1791 à nos jours. Spécialiste de la Révolution française, Michel Biard propose dans son dernier livre une fresque captivante où s’entremêlent politique, mémoire et histoire.

Le Panthéon comme reflet des passions politiques et mémorielles françaises. Certes, on ne les y trouvera pas toutes, mais de celles qui y sont relatées on tirera un grand profit en survolant l’histoire de France de ces 230 dernières années. L’auteur a déjà à son actif une quarantaine d’ouvrages publiés, la plupart sur la période révolutionnaire, dont il a proposé un regard renouvelé depuis le début du siècle. Son Histoire politique du Panthéon mérite elle aussi la lecture. Elle mêle à la fois la rigueur de l’approche universitaire avec le talent du conteur. Les références et citations sont abondantes mais jamais étouffantes et le récit est parsemé d’extraits de presse qui apportent beaucoup au propos. En effet, quoi de plus institutionnel, de plus académique, de plus officiel que le Panthéon ? Les choix opérés au cours de l’histoire ont très souvent donné lieu à des polémiques dont la presse d’est faite l’écho et dont la relation est ici précieuse.

Créé par la Constituante en 1791 afin de recueillir la dépouille de grandes hommes destinés à édifier la nation par leur exemple, le Panthéon aura vécu à la fois de longues périodes de grand calme et d’autres bouillonnantes. Ce début de XXIe siècle constitue à cet égard une période faste pour le monument qui devait à l’origine servir au culte. Seules la Restauration et le Second Empire se rangeront pieusement à cette vocation originelle. Le livre de Michel Biard ne propose pas une histoire strictement chronologique mais plutôt des grandes catégories de panthéonisés, y compris ceux qui auraient pu ou dû y être mais qui en sont restés éloignés, comme Descartes ou Benjamin Constant. Ou encore ceux qui y ont reposé mais seulement pour un temps, comme Marat ou Mirabeau. On apprend d’ailleurs qu’en 2024 des députés LR se sont exprimés en faveur du retour de ce dernier, qui en avait été expulsé après la révélation en 1794 de sa duplicité pendant la période révolutionnaire. Voltaire reste donc le plus ancien locataire, rejoint en 1794 par son « frère ennemi » Rousseau dans un même espace.

Nonobstant le Premier Empire, durant lequel Napoléon fait entrer au Panthéon nombre de dignitaires de son régime, le XIXe siècle aura été plutôt calme pour le monument. Sans doute l’épisode Victor Hugo en 1885 constitue-t-il à l’inverse l’une des plus grandes dates de son histoire, tant la cérémonie qui l’entoura et la ferveur populaire qui l’accompagna furent un événement à la mesure de la dimension du poète et romancier français le plus célèbre au monde. Emile Zola fit moins l’unanimité en 1906 car son engagement en faveur de Dreyfus occasionna -déjà- le déchainement de passions antisémites. Sous la IIIe République également, Gambetta puis Jaurès l’y rejoignirent, entre autres.

Consensus et polémiques

L’expertise de Michel Biard sur la Révolution française est précieuse, qu’il s’agisse d’en évoquer le centenaire, le bicentenaire ou la référence sculptée avec l’imposant monument à la Convention placé en 1913 à l’endroit prévu pour l’autel si l’église avait été durablement rendue au culte. Finalement, ce sont des hommes relativement consensuels et pas parmi les plus célèbres qui ont pour rôle d’illustrer la séquence qui s’ouvre en 1789 : Carnot, Marceau et La Tour d’Auvergne au moment du centenaire, Condorcet, Monge et Grégoire un siècle plus tard. S’agissant du dernier toutefois, l’auteur rappelle que l’Eglise catholique, deux siècles après, n’avait toujours pas digéré l’acceptation par l’évêque de Blois de la Constitution civile du clergé. Si à sa mort en 1831, l’archevêque de Paris interdit que soient administrés à Henri Grégoire les derniers sacrements, son lointain successeur, le cardinal Lustiger, fit preuve d’une intransigeance comparable 150 ans plus tard. L’Eglise de France boycotta donc la panthéonisation de l’abbé Grégoire le 12 décembre 1989. De La Fayette il fut parfois question de le destiner à un même sort mais son parcours discutable à certaines périodes, du déclenchement de la fusillade du Champ de Mars en juillet 1791 à la désertion en pleine guerre en août 1792, ne put jamais compenser son rôle positif à d’autres. Michel Biard, qui a beaucoup fréquenté ses collègues actifs pendant le bicentenaire, qu’il s’agisse de Michel Vovelle ou de Claude Mazauric, livre des anecdotes savoureuses sur l’année 1989, en particulier concernant les relations entre le président de la mission de célébration, Jean-Noël Jeanneney, et le ministre de la Culture et du Bicentenaire, Jack Lang.

On connait davantage les panthéonisations les plus récentes (Dumas, Baker, Badinter, Veil, etc.) et la plupart ont honoré des profils assez rassembleurs. Celle de Jean Moulin en fait partie, et le vibrant discours d’un André Malraux plus exalté que jamais demeure assurément le plus connu de ceux prononcés à l’occasion. On se souvient moins de la critique acerbe de l’ancien ministre socialiste Christian Pineau qui, en cette année 1964, fustigea l’initiative en s’adressant au fondateur du Conseil national de la Résistance : « Voilà qu’on exploite maintenant ton martyre au service d’un régime fasciste ! ». Cette panthéonisation marque une rupture car ce n’est plus au Parlement de décider mais désormais au chef de l’Etat, une pratique maintenue depuis et que Michel Biard critique avec force, lui préférant la procédure en vigueur sous les Première, Troisième et Quatrième républiques. L’auteur montre aussi combien les décisions présidentielles répondent parfois à des initiatives collectives ou individuelles, comme la panthéonisation en 2024 de Missak Manouchian et de ses camarades de résistance soutenue par l’association Unité laïque par exemple. Michel Biard préconise aussi d’en revenir à une règle édictée en 1791 et respectée de manière aléatoire, à savoir de laisser passer 10 ans avant toute panthéonisation. Il rappelle ainsi que 15 000 pétitionnaires s’étaient mobilisés derrière la figure de l’abbé Pierre, avant que des révélations sur son parcours de prédateur sexuel ne viennent dégrader sensiblement son image… Quoi qu’il en soit, l’auteur estime que « le Panthéon peut encore servir la défense de la res publica contre les obscurantismes en tout genre ».

Philippe Foussier