Unité Laïque
La France sous nos yeux

La France sous nos yeux. Economie, paysages, nouveaux modes de vie, par Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, Seuil, 2021, 490 p., 23€.

Après l’excellent ouvrage de Jérôme Fourquet, « L’archipel français », dont il existe une fiche de lecture écrite par Philippe Foussier pour Unité Laïque sur notre site, ce nouvel opus invite le voyageur curieux et lucide à promener avec acuité son regard sur le paysage français. Pour assurer une lecture révélatrice des détails les plus importants, les deux auteurs nous munissent d’outils, ceux-là mêmes dont s’était servi Armant Frémont, géographe à l’origine de la notion d’« espace vécu », auquel il est rendu hommage en introduction : les statistiques, les auteurs académiques, la littérature et l’observation directe.

Si nous percevons tous intuitivement cette France dont il est question, son passé, ses métamorphoses, ses aspirations, ses errements, nos convictions seront ici ébranlées ou confortées. Rien ne vaut une immersion concrète…

La France d’aujourd’hui

Que nous vivions aujourd’hui dans un pays désindustrialisé et tertiarisé est une évidence pour nous tous. Serge Tchuruk, à la tête d’Alcatel au début des années 2000, avait en une phrase théorisé ce virage aigu, pourtant déjà entrepris depuis le début des années 1980 : « Alcatel doit devenir une entreprise sans usine. » La part du secteur industriel dans le PIB s’élevait en 1980 à 24 %. Elle était de 10 % en 2019… De quoi affaiblir économiquement les territoires concernés et déstabiliser l’univers qui gravitait autour des usines et assurait la cohésion sociale.

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Falsification de l’histoire

Laurent Joly, La falsification de l’histoire. Éric Zemmour, l’extrême droite, Vichy et les juifs, Grasset, 2022, 140 p., 12 €

Auteur d’une dizaine de livres sur Vichy, Laurent Joly centre ici son propos sur le rapport d’Éric Zemmour à l’histoire, en l’espèce celle de l’Occupation. Si le polémiste convoque si souvent l’histoire de France dans ses écrits et ses interventions télévisées, c’est dans un dessein précis, argumente l’auteur, qui renvoie à Charles Maurras : « Si l’on parvient à imposer notre interprétation du passé, on peut être en mesure d’imposer nos idées, assénait le maître de l’Action française ». 

Laurent Joly fait œuvre utile dans son petit ouvrage en mettant en lumière les filiations d’Éric Zemmour : « Les tirages de ses livres approchent voire dépassent ceux de Bainville dans les années 1920-30 ou Amouroux dans les années 1970-80 ». L’ex-journaliste présente d’ailleurs l’académicien monarchiste Jacques Bainville, qui connut son heure de gloire dans l’entre-deux guerres, comme son inspirateur le plus fécond. Mais il en est d’autres : Zemmour « est à bien des égards l’héritier de l’ultra-catholique Louis Veuillot, de l’antisémite Edouard Drumont ou du royaliste Léon Daudet », développe Laurent Joly.

La focalisation sur Vichy et notamment sur la politique antisémite du régime de l’Etat français conduit Laurent Joly à détailler comment, à partir des années 1950, une cohorte disparate d’historiens ont participé à une révision de la narration de cette période. Sont ici évoqués le Colonel Rémy, Robert Aron, François-Georges Dreyfus ou encore Alfred Fabre-Luce comme figures visant peu ou prou à banaliser Vichy. De l’historien américain Robert Paxton, si souvent cité par Zemmour, Laurent Joly éclaire les travaux et décortique la manière dont le polémiste les a instrumentalisés.

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Tu seras humaniste

François Rachline, Moïse et l’humanisme, Paris, Hermann, 2021. 150 pages. Prix 15 €

Se peut-il que la question du divin n’ait pas constitué l’essentiel du message biblique et que Moïse soit d’abord le fondateur d’une éthique libératrice, l’humanisme ? Tel est le propos du bref mais dense essai de François Rachline. Economiste, romancier, essayiste, ce dernier avait signé en 2018 Un monothéisme sans Dieu que cet opus vient prolonger de nouvelles interrogations.

En analysant avec minutie la bible hébraïque, l’auteur constate qu’il peut en être fait deux lectures différentes. « Le destin historique de la première a occulté la présence de la seconde. L’une débouche sur un monothéisme, l’autre sur un humanisme, qui n’est pas incompatible avec l’athéisme », explique ainsi François Rachline. Il est ici beaucoup question des Dix Commandements, dont l’auteur rappelle que les prescriptions, considérées comme quasiment évidentes pour nous aujourd’hui, heurtaient frontalement le sens commun lorsqu’ils ont été édictés. « Le Décalogue ne place-t-il pas chaque être humain face à lui-même, afin de permettre une vie sociale ? Ne pose-t-il pas les déterminants d’une affirmation individuelle par les actes ? », interroge-t-il, en formulant la proposition selon laquelle « le grand sujet biblique n’est pas Dieu mais l’Homme ». Dès lors, « la Torah ne tombe pas du ciel pour proposer une cité idéale ; elle s’insère dans le monde tel qu’il est pour le changer, pour le rendre humain, pour lui permettre de devenir vivable ».

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La laïcité loin des confusions

Éric Anceau, Laïcité, un principe. De l’Antiquité au temps présent, Passés composés, 384 pages, 23€

Dans Laïcité, un principe, l’historien Éric Anceau propose un vaste panorama de l’idéal laïque qui fournit une matière propre à endiguer les inepties, contresens et dévoiements dont cette notion est si souvent l’objet.

S’il ne fallait retenir qu’une poignée de livres consacrés à la laïcité, celui que vient de publier Éric Anceau mérite indubitablement de figurer dans ce panthéon bibliographique. Expert dans cette discipline, l’auteur en présente une exploration historique fouillée bien sûr, mais pas seulement. Son état des lieux de la laïcité dans la France d’aujourd’hui tout comme l’exploration géographique qu’il en propose font preuve d’une égale rigueur d’analyse pour se prémunir « contre les simplifications, le manichéisme et les anachronismes ».

Au palmarès des erreurs de compréhension de la laïcité, on peut sans hésiter faire figurer le travers qui consiste à n’y voir qu’un principe juridique et à la réduire à la loi de 1905. Les faux doctes, qui sont souvent aussi de vrais pédants, ajoutent souvent d’un air pénétré : “La loi, rien que la loi, toute la loi”. Loin de se réduire à ces dimensions restreintes, « elle est un humanisme universaliste qui émancipe de toutes les formes d’aliénation, qu’elles soient religieuses, culturelles, économiques et sociales ». On peut aussi retenir parmi les affirmations aussi ineptes que péremptoires celles selon lesquelles la laïcité est un concept intraduisible et incompréhensible ailleurs que dans les frontières hexagonales.

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J’ai exécuté un chien de l’enfer

David Di Nota, J’ai exécuté un chien de l’enfer. Rapport sur l’assassinat de Samuel Paty, Paris, Le Cherche Midi, 2021, 158 p., 16 €

Docteur en sciences politiques, David Di Nota s’était déjà essayé à l’écriture romanesque et aux essais journalistiques. Avec son dernier ouvrage, rapport accablant sur l’engrenage qui conduisit à l’assassinat de Samuel Paty, il nous propose un nouveau style, celui de la « comédie politique » qui emprunterait aussi bien à la farce qu’à la tragédie classique.

Le titre et l’avant-propos nous entraînent immédiatement dans l’univers de Kafka : celui du Procès fait à Joseph K., exécuté par deux hommes munis d’un couteau de boucher et dont les dernières paroles sont : « Comme un chien ! ».

Au-delà de cette référence explicite à l’auteur tchèque, Di Nota nous invite à assister à une tragédie, digne de celles des grands auteurs classiques du XVIIe siècle. Dans Les Caractères, La Bruyère écrivait « Le poème tragique vous serre le cœur dès son commencement, vous laisse à peine dans tout son progrès la liberté de respirer et le temps de vous remettre, ou, s’il vous donne quelque relâche, c’est pour vous replonger dans de nouveaux abîmes et dans de nouvelles alarmes ; il vous conduit à la terreur par la pitié, ou, réciproquement, à la pitié par le terrible ; vous mène par les larmes, par les sanglots, par l’incertitude, par l’espérance, par la crainte, par les surprises et par l’horreur, jusqu’à la catastrophe. ». Voilà ce qui attend le lecteur de ce rapport, qui n’est pas le procès de ceux qui ont concouru, par leurs lâchetés ou leurs complicités, à la mort de Samuel Paty, mais une immersion dans notre société et ce qu’elle peut véhiculer de pire comme idéologies fascisantes et obscurantistes.

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Georges Bensoussan – Un exil français, un historien face à la Justice

Bensoussan, Georges, Un exil français. Un historien face à la justice, Paris, L’Artilleur, 2021.

Une phrase prononcée par Georges Bensoussan lors de l’émission Répliques d’Alain Finkielkraut sur France Culture en octobre 2015 provoque quatre ans de procédures, de « jours sombres » comme il les nomme, et une doxa qui l’exclut socialement.

G Bensoussan osait dénoncer l’ampleur de l’antisémitisme dans la population dite musulmane en France. Paraphrasant à peine des propos du sociologue Smaïn Laacher, il avait dit : « l’antisémtisme on le tète avec le lait de sa mère ». Smaïn Laacher, avait précisément dénoncer un « antisémitisme d’abord déposé dans l’espace domestique et dans la langue » et assuré qu’« une des insultes des parents à leurs enfants quand ils veulent les réprimander » consiste à « les traiter de juifs ». « Mais ça, toutes les familles arabes le savent »

Ces propos détournés et sortis de leur contexte ont été utilisés par tous ses détracteurs et leurs motivations respectives. Pendant ces quatre années, recevant une multitude d’attaques, il fait plusieurs constats sur la situation de la France, il les décrit et les analyse comme un « fait social total » en suivant Les règles de la méthode sociologique de Durkheim. Les idées et les hommes politiques, les associations, tous y passent et sont critiqués avec précision. Au fil des pages, on s’alarme de cette liste qui s’allonge mais on trouve, heureusement dans un souffle court, quelques manifestations de solidarité au milieu de ce marasme, un réel soutien de personnalités dont la droiture est infaillible. Et on admire la résistance exemplaire de l’accusé !

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L’anti-Drumont

Christophe Donner, La France goy, Paris, Grasset, 2021, 506 p., 24 €

Ce roman haletant s’enracine dans les archives familiales personnelles de l’auteur, Christophe Donner.

Il retranscrit surtout avec une grande précision un paysage historique et politique. Celui de cette France basculant d’un XIXème siècle bouillonnant vers un XXème siècle sanglant et barbare. Celui aussi d’une IIIème République frappée de plein fouet par l’affaire Dreyfus.

Henri Gosset, l’arrière-grand-père de l’auteur, naît en 1874 à Cateau dans le nord. Les périples qui l’amèneront à Paris, jusqu’à le plonger plus tard dans la première guerre mondiale, constituent les trames qui donnent à ce roman toutes les qualités d’une description minutieuse de l’époque et de son atmosphère. Les archives de ses lettres et autres écrits viennent rythmer ce récit historique avec une acuité fine.

Mais c’est sur l’amitié d’Henri Gosset et Léon Daudet que se tisse cette plongée historique dans la France de la fin XIXème. 1870 est passée par là et la haine des prussiens, du Kaiser Guillaume Ier, du chancelier Bismarck, et plus encore l’antisémitisme, seront les ferments d’une haine viscérale rongeant la société française de l’époque.  Christophe Donner, en s’appuyant sur les archives de sa famille, scrute avec nous cette époque schizophrène.

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Les Fossoyeurs de la République

Mohamed Sifaoui, Les Fossoyeurs de la République, Paris, L’Observatoire, 448 p., 23 €

Concept à haute teneur polémique, comme en ont témoigné quelques controverses récentes, l’islamo-gauchisme fait dans ce nouveau livre de Mohamed Sifaoui l’objet d’une analyse au scalpel, fruit de plusieurs mois d’enquête.

Journaliste spécialiste du terrorisme et de l’islam politique auxquels il a déjà consacré plusieurs ouvrages, Mohamed Sifaoui s’est bâti une réputation de chercheur opiniâtre et soucieux de documenter ses affirmations. Ben Laden, Al Qaida, Ahmadinejad, l’histoire de l’Algérie, la stratégie des Frères musulmans et même Éric Zemmour (Une supercherie française, Armand Colin, 2010) ont eu droit à ses enquêtes dont on peut naturellement contester les conclusions mais qui témoignent toutes d’un travail d’ampleur étayé.

En s’intéressant aujourd’hui à ceux qu’il nomme Les Fossoyeurs de la République, Mohamed Sifaoui vient donc apporter sa contribution au débat sur l’islamo-gauchisme. Ceux qui sont désignés par ce terme considéré comme dépréciatif le récusent souvent, même si d’autres à l’inverse le revendiquent ostensiblement. Le concept a ainsi été forgé par le dirigeant trotskyste britannique Chris Harmann en 1994, pour qui l’islamo-gauchisme est une qualité. Mais l’un des mérites de l’enquête de Mohamed Sifaoui est d’aller creuser bien en amont de cette évolution visible récente d’une partie de la gauche occidentale. Les pages que l’auteur propose sur l’exploration historique des mouvements anticolonialistes, notamment en Egypte et en Algérie, sont particulièrement éclairantes. Elles nous permettent de mieux comprendre comment s’est construite cette rencontre entre une fraction de la gauche et des combats de nature religieuse, comment ensuite elle s’est poursuivie pour connaitre aujourd’hui un développement significatif.

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Les identités à la dérive

Elisabeth Roudinesco, Soi-même comme un roi. Essai sur les dérives identitaires, Seuil, 2021, 280 p., 17,90€

Genre, race, postcolonialisme, intersectionnalité… Dans une étude argumentée sur ces phénomènes dont l’impact va croissant, Elisabeth Roudinesco pointe l’expression de nouvelles assignations identitaires.

Historienne spécialiste de psychanalyse, Elisabeth Roudinesco éclaire d’un jour particulier les dérives identitaires qui caractérisent notre époque. Elle n’est certes pas la première à se pencher sur ces phénomènes mais le regard de cette biographe de Freud et de Lacan, qui fut aussi proche de Derrida et de Foucault, fournit ici une très utile contribution au débat. « Les revendications sont à l’inverse de ce qu’elles avaient été durant un siècle », remarque-t-elle, obsédées qu’elles sont par « l’auto-affirmation de soi ». Elle convoque plusieurs catégories pour étayer son propos, sur lesquelles elle a depuis longtemps travaillé : le genre, la race, les questions coloniales. Son expertise et sa connaissance approfondie permettent d’appréhender ces évolutions avec le sérieux et la rigueur qui s’imposent, loin des raccourcis militants et des survols hâtifs.

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Les pendules à l’heure laïque

Didier Molines, Convictions républicaines, interrogations laïques, préface de Gérard Delfau, Paris, L’Harmattan, coll. Débats laïques, 2021, 210 p., 20 €

Dirigée par Gérard Delfau, l’excellente collection Débats laïques s’enrichit d’un nouvel opus avec cette contribution de Didier Molines. Comme l’indique le titre, l’auteur, doté de solides convictions républicaines, interroge la laïcité sous divers angles. Il en dénonce le dévoiement et remet les pendules à l’heure tant elle a été instrumentalisée pour lui faire dire l’inverse de ce qu’elle incarne. Pour lui, non seulement l’Etat doit être laïque, mais la société tout autant, « pour garantir à tous ses membres une vie sociale apaisée », libres à eux de se référer à une conviction spirituelle de leur choix s’ils l’estiment utile. La laïcité ne repose pas seulement sur la neutralité de l’Etat – « Il n’y a que le néant qui soit neutre », tranchait Jaurès-, mais requiert d’autres conditions, que Didier Molines expose ici.

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Je suis le prix de votre liberté

Mila, Je suis le prix de votre liberté, Paris, Grasset, 2021, 144 pages, 16€

Dans son livre, Mila décrit méthodiquement les événements de ce qu’on appelle « l’affaire Mila » et s’arrête aussi de façon détaillée sur sa vie privée. Elle le fait dans des chapitres assez courts où alternent sans transition ces deux faces de sa vie. Ce balancement nous mène dans le monde vertigineux dans lequel elle a été projetée en quelques heures, le samedi 18 janvier 2020 ; elle avait 16 ans.

Une vidéo en direct postée sur Instagram, des commentaires qui dérivent vers une drague, l’attirance de Mila pour les filles blanches, et pleuvent soudain des insultes au nom d’Allah. Mila répond « Votre religion, c’est de la merde. Votre dieu, je lui mets un doigt dans le trou du cul.»

Les faits sont ensuite énoncés simplement dans l’ordre chronologique : insultes, harcèlement, menaces de viol, de mort pour elle et sa famille. ll y a aussi les amis qui lui tournent le dos et d’autres qui rejoignent la meute haineuse. Deux jours plus tard, le lundi, Mila ne peut se rendre dans son lycée.

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La singularité contre l’identité

Rachel Khan, Racée, Paris, L’Observatoire, 2021, 160 p., 16€.

Juriste, scénariste, actrice, danseuse, ancienne athlète, Rachel Khan écrit aussi des livres. Le dernier, Racée, constitue un précieux antidote pour contrer l’air du temps identitaire.

Séparer ou réparer. Il existe des mots qui séparent et d’autres qui réparent. Rachel Khan a choisi son camp. C’est ainsi qu’elle oppose l’idée d’être “racée”, concept fait d’additions, à celle de “racisée”, qui exalte le repli identitaire. Noire, gambienne, d’origine musulmane et catholique par son père, blanche, juive et française par sa mère, elle refuse d’accompagner les tenants d’un « essentialisme identitaire » et voit en la polémiste Rokhaya Diallo « une pyromane qui simplifie le monde et lave le cerveau d’une jeunesse racée ». De la même manière, elle incrimine les indigénistes dont la « méthode est simple : lutter contre les discriminations par la discrimination » en répertoriant les « catégories de Français d’un point de vue racial », qualifiant « cette mission d’inspiration ségrégationniste ». Elle pourfend tout autant un autre mot qui sépare, l’intersectionnalité, dont le fonds de commerce repose sur « la concurrence des douleurs ».

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Plaidoyer pour un islam moderne

Kahina Bahloul, Mon islam, ma liberté, Paris, Albin Michel, 2021, 200 p., 18,90€

Première femme imame de France, Kahina Bahloul expose dans ce livre son itinéraire familial et spirituel. Elle plaide avec vigueur pour un islam moderne et libéral.

Née d’un père kabyle issu d’une famille de marabouts et d’une mère française aux origines juive et catholique, Kahina Bahloul a vécu son adolescence en Algérie durant la décennie rythmée par le terrorisme. Elle sait ce que l’intégrisme signifie. Il l’a poussée à s’interroger sur sa croyance en Dieu. Même si, comme elle le clame avec force, « la foi ne s’hérite pas, elle s’acquiert, elle s’embrasse de plein gré ». Elle l’assure : « Il n’y a rien de plus exigeant vis-à-vis de la liberté que la foi. Elle ne supporte ni contrainte ni coercition ». Elle s’est donc plongée dans la connaissance des textes, une quête dont ce livre rend parfaitement compte, regrettant que « l’islam aujourd’hui plus qu’à une tout autre époque se caractérise par une inflation des lectures normatives centrées sur l’interdit et le permis, l’amputant ainsi de toute dimension spéculative ou mystique ».

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La République, fin et suite ?

On a cassé la République. 150 ans d’histoire de la nation, par Pierre Vermeren, Tallandier, 320 p., 19,90 €

L’historien Pierre Vermeren publie une histoire de 150 ans de République. Revigorant et stimulant.

Ne pas se fier au titre : « On a cassé la République ». On pourrait imaginer que l’auteur a rédigé un pamphlet énervé en quelques jours. L’historien Pierre Vermeren propose ici un essai qui n’a rien de superficiel et de conjoncturel. L’auteur assure que les élites du nouveau régime né en 1870 ont « rudoyé » le peuple pour lui inculquer son républicanisme. Qu’ils étaient monarchistes de cœur et qu’ils sont devenus républicains de raison. Si Marianne a fini par s’imposer, c’est parce qu’elle a procuré un bien-être matériel à ses enfants, grâce aussi à l’ascension par le mérite qu’elle a longtemps permise. Vermeren constate qu’en dépit des incantations dont elle est régulièrement l’objet, la République s’est profondément modifiée au cours de ces trois demi-siècles. La méritocratie est tombée en panne à partir des années 1980. La cassure principale, Vermeren la situe en 1969 avec le départ du Général de Gaulle, signant ainsi la fin d’un monde, celui d’une « anthropologie particulière de la civilité », « d’un système culturel collectif » aujourd’hui évaporé.

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Eloge de la vie libre

Richard Malka, Le droit d’emmerder Dieu, Grasset, 96 p., 10 €

L’avocat de Charlie Hebdo, Richard Malka, vient de publier sa plaidoirie prononcée l’hiver dernier lors du procès des attentats de janvier 2015.

De l’Europe des Lumières à celle de l’obscurantisme. Richard Malka a raison d’affirmer que l’“affaire des caricatures” dépasse de loin le massacre commis par les frères Kouachi le 7 janvier 2015 à Charlie Hebdo. Ou en tout cas que le traitement de ce dossier nous en dit beaucoup sur le modèle de société que nous envisageons pour notre avenir collectif. « La liberté de critique des idées et des croyances, c’est le verrou qui garde en cage le monstre du totalitarisme », affirme l’avocat. Mais « c’est à nous de nous battre pour rester libres. Nous et ceux qui nous succèderont. Voilà ce qui se joue aujourd’hui ».

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Pour dégonfler quelques baudruches…

Aline Girard, Enseigner le fait religieux à l’école : une erreur politique ?, préface de Catherine Kintzler, Minerve, 144 p., 9,50 €

En France, depuis 20 ans, que n’a-t-on entendu sur le sujet. Le « fait religieux » ne serait pas enseigné à l’école, la laïcité scolaire interdirait aux élèves d’avoir accès à la culture religieuse… Ces assertions sont répétées à l’envi, le plus souvent d’un ton péremptoire. Le petit livre d’Aline Girard permet déjà d’y voir clair sur le sujet. Et de dégonfler quelques baudruches qui ont produit bien plus de brouillard que de savoir sur l’enseignement du fait religieux à l’école.

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Le décolonial, doctrine de l’obsession raciale

Pierre-André Taguieff, L’imposture décoloniale. Science imaginaire et pseudo-antiracisme, L’Observatoire, 2020, 352 p., 21 €

Philosophe, politiste, historien des idées, Pierre-André Taguieff est un auteur prolifique. Il se lance dans ce volume à l’assaut des discours décoloniaux.

Spécialiste du racisme et de l’antisémitisme, du populisme et du complotisme, Taguieff a publié une quarantaine d’ouvrages qui se caractérisent tous ou presque par la grande quantité de références citées. Celui-ci ne fait pas défaut, qui propose d’abondantes notes de bas de page, témoignant encore une fois d’un impressionnant effort de documentation.

C’est donc à la pensée et aux théories décoloniales que s’attaque Pierre-André Taguieff dans ce volume roboratif qui propose une exploration très instructive de cet univers aux nombreuses ramifications et connaissant un développement massif depuis quelques années dans l’hexagone. Difficile de trouver une définition qui mette d’accord la nébuleuse décoloniale dans son ensemble, mais on pourra considérer que cette théorie définit l’emprise du colonialisme sur les structures, les comportements et les imaginaires contemporains. Pour l’auteur, il s’agit rien moins que d’une imposture, dont il explique l’absence de base scientifique pour en fustiger à l’inverse le caractère militant et les postulats biaisés.

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Itinéraire d’un ex-homme noir

Thomas Chatterton Williams, Autoportrait en noir et blanc. Désapprendre l’idée de race, Paris, Grasset, 224 p., 19,50€

Ecrivain, journaliste et critique américain, résidant aujourd’hui en France, Thomas Chatterton Williams propose dans son dernier livre, Autoportrait en noir et blanc, de « désapprendre l’idée de race ».

Aux Etats-Unis, le concept de race est une donnée permanente. Société profondément et anciennement communautarisée, elle classifie les personnes selon leurs origines sans que personne -ou presque- ne s’en offusque. On sera dès lors d’autant plus attentif à la lecture que fait un Américain de cette réalité. Il explore en effet le débat théorique à la lumière de sa vie propre et de ses expériences personnelles. Issu d’un père noir et d’une mère blanche, ayant épousé une femme blanche -et française-, père d’une fille blanche, Thomas Chatterton Williams propose donc dans ce livre des allers-retours permanents entre son existence et les leçons idéologiques qu’il en retire.

L’auteur détaille les procédures qui obligent les citoyens américains à se retrouver dans les classifications ethno-raciales, à partir des recensements de population notamment. Depuis le début du millénaire, on peut même se déclarer « biracial » alors qu’auparavant il fallait impérativement sélectionner une seule des catégories proposées. « Le problème de la différence raciale en Amérique est toujours présenté comme étant d’ordre économique, politique, biologique ou culturel. Mais je prétends que ce désastre se joue au moins autant sur le plan de la philosophie ou de l’imaginaire », objecte Thomas Chatterton Williams.

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Quand la Gauche s’éloigne des Lumières

Stéphanie Roza, La Gauche contre les Lumières ?, Paris, Fayard, 2020, 208 pages. Prix 18 €

Stéphanie Roza examine dans son dernier livre les attaques dont l’héritage des Lumières est l’objet de la part de la gauche. Ces critiques, la philosophe les juge d’une « radicalité inouïe » et visant « le cœur même de l’héritage », mettant en cause avec une égale vigueur les trois piliers de ce legs du XVIIIe siècle : le rationalisme, le progressisme et l’universalisme. Elle s’efforce d’en identifier les sources tout en reliant celles-ci à leurs expressions contemporaines.

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Génération offensée

Caroline Fourest, Génération offensée, Grasset, 2020, 162 p., 17 €

De la police de la culture à la police de la pensée. C’est le sous-titre de ce livre de Caroline Fourest, qui narre « l’histoire de petits lynchages ordinaires qui finissent par envahir notre intimité, assigner nos identités, transformer notre vocabulaire et menacer nos échanges ».

Nous avons probablement tous en tête le souvenir de tel spectacle censuré ou de telle production littéraire contestée. L’un des mérites de ce livre consiste déjà à en dresser sinon une liste exhaustive du moins à illustrer le propos à travers de nombreux cas d’école. Pour y avoir enseigné, pour s’y rendre fréquemment, l’éditorialiste et réalisatrice Caroline Fourest évoque souvent la réalité de l’Amérique du Nord. Les Etats-Unis et le Canada préfigurent ce que l’Europe vivra un peu plus tard tant l’imprégnation culturelle du Nouveau monde sur le Vieux Continent est considérable.

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Français, encore un effort pour rester laïques !

Renée Fregosi, Français, encore un effort pour rester laïques ! L’Harmattan, 2019, 198 p., 21€

Docteur en philosophie et en science politique, enseignante à l’Université Paris 3, longtemps directrice du département international du PS, Renée Fregosi propose un panorama qui balaie le processus d’édification de la laïcité française mais aussi une approche géopolitique qui permet notamment de replacer la question de l’islam dans un contexte plus général que sa traditionnelle lecture à l’aune des enjeux hexagonaux. Déjà développées dans son précédent livre (Les Nouveaux autoritaires. Justiciers, censeurs et autocrates, éd. du Moment, cf. Humanisme n° 311, mai 2016), les problématiques de basculement vers des régimes autoritaires, « démocratures » et autres populismes justicialistes, sont ici convoquées pour appréhender la manière dont les courants religieux conservateurs accompagnent ce mouvement sur tous les continents. La « police des mœurs », la « régression puritaine » constituent en effet des caractéristiques dont nous constatons la propagation tant en Europe de l’Est qu’en Amérique latine, au Moyen-Orient comme en Afrique. Et l’Europe de l’Ouest, longtemps à l’écart de telles tendances, est désormais frappée à son tour de plein fouet par ces phénomènes.

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Une France multiple et divisée

Jérôme Fourquet, L’archipel français. Naissance d’une nation multiple et divisée, Seuil, 2019, 384 p., 22 euros.

Directeur du département Opinion de l’IFOP, Jérôme Fourquet propose dans son dernier livre une description des évolutions qui ont caractérisé la société française ces dernières décennies et de l’impact politique qu’elles ont engendrées.

Un archipel. C’est ainsi que Jérôme Fourquet définit la nouvelle France. Notre nation est selon lui marquée par ce processus qui la fait s’éloigner d’un modèle d’unité et d’indivisibilité façonnée par un moule culturel commun. Désormais, la France ressemble à un archipel d’iles qui s’ignorent les unes les autres.

L’auteur identifie de nombreuses évolutions qui se sont échelonnées ces trente dernières années pour établir son diagnostic. Marginalisation du catholicisme, sécession des élites, affranchissement culturel et idéologique d’une large partie des catégories populaires, montée en puissance d’une hétérogénéité ethnoculturelle… Ces éléments ont concouru à la fragmentation progressive de la nation. Fourquet insiste sur le déclin du référentiel judéo-chrétien comme phénomène anthropologique structurant, enclenché à partir des années 1960. La sécession des élites tient aussi une place privilégiée dans l’analyse. Celles-ci se sont massivement regroupées dans des secteurs géographiques propres, dont l’évolution sociologique de Paris rend partiellement compte. En trente ans, la capitale est ainsi passée d’un quart à une moitié de cadres et professions supérieures pendant que la proportion des ouvriers y était divisée par trois. Toutes les métropoles connaissent une même évolution.

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La laïcité face à de nouveaux enjeux

Laurent Bouvet,  La nouvelle question laïque. Choisir la République. Flammarion, 2019, 330 p., 18 €.

La laïcité française, dont la loi de 1905 a posé les fondements juridiques, se trouve confrontée à un environnement nouveau dont Laurent Bouvet dessine les contours tout en réaffirmant la pertinence.

En une bonne trentaine d’années, tout a bougé autour de la laïcité. Longtemps cantonnée à la question scolaire et à ses querelles récurrentes, elle a vu son champ d’action et d’invocation bouleversé depuis la fin des années 1980. C’est ce décor nouveau que Laurent Bouvet propose de camper dans ce livre dense et documenté. Son auteur décline donc les registres successifs qui ont accompagné ce changement de paysage en évoquant d’abord le « tournant identitaire français » qui a vu l’émergence de l’islam comme deuxième religion de France dans un contexte où les affirmations culturelles de toute sorte s’imposaient dans le débat public.

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L’avenir de l’universalisme

Francis Wolff, Plaidoyer pour l’universel, Fayard, 2019, 288 p., 19 €

Le philosophe Francis Wolff propose, à travers un livre roboratif et solidement étayé, des arguments pour ne pas désespérer de l’air du temps différentialiste.

S’il n’est peut-être pas exhaustif, Plaidoyer pour l’universel s’en approche en tout cas. Francis Wolff y détaille en effet à la fois toutes les caractéristiques de l’universalisme dans ses perspectives philosophiques, historiques, politiques et anthropologiques tout en affrontant avec rigueur et méthode l’ensemble de ses détracteurs. Et ils sont légion. Le culte de la différence, cette obsession identitaire dont on aurait pu imaginer qu’après la Seconde Guerre mondiale et son application paroxystique il soit définitivement disqualifié, revient au contraire en force en ce début de troisième millénaire. Il est vrai qu’après avoir été contesté par ses adversaires réactionnaires habituels de manière continue, l’héritage des Lumières est aujourd’hui attaqué, avec parfois une vigueur plus ardente, par des représentants du camp dit progressiste qui ont inventé de nouvelles identités de genre, d’orientation sexuelle, de « race » ou de religion : « Fleurissent chaque jour, dans le champ social, politique ou philosophique, mille idées « nouvelles » revenues d’un autre âge tournant autour de la notion d’identité ». C’est ce qui rend l’universalisme d’autant plus fragile et qui entoure le concept d’une confusion ou d’interprétations malveillantes allant croissant.

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Contre la bienveillance

Yves Michaud, Contre la bienveillance, Stock, 190 p., 18 €

Philosophe, fondateur de l’Université de tous les savoirs, Yves Michaud est de longue date un spécialiste de la violence, à laquelle il a consacré de nombreux écrits. Il est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages d’esthétique et a même dirigé les Beaux-Arts à la fin du précédent siècle. Publié au printemps dernier, Contre la bienveillance a été écrit pendant l’été 2015. Ni le Bataclan et les terrasses, ni a fortiori Magnanville, Nice et St-Etienne du Rouvray n’étaient venu éclairer l’analyse pénétrante que propose ici l’auteur. Pour résumer, la thèse est la suivante : la puissance du fondamentalisme religieux, la montée des populismes de droite comme de gauche, le discrédit de la classe politique, le rejet de la construction européenne rendent caducs les schémas anciens. En particulier l’idée que la démocratie, à force de bienveillance, peut tolérer toutes les différences toutes les croyances. Pour Michaud, il y a des croyances insupportables et intolérables et le populisme n’est pas une illusion qui se dissipera d’elle-même avec de la pédagogie. La bienveillance n’est pas de mise dans ce contexte pour bâtir une communauté politique.

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Un silence religieux. La gauche face au djihadisme

Jean Birnbaum, Un silence religieux. La gauche face au djihadisme, Seuil, 240 p., 17 €

Ce livre aborde un sujet qui, par définition, est ignoré. Celui du déni dont la gauche française fait preuve vis-à-vis de l’intégrisme islamiste. Directeur du Monde des Livres, Jean Birnbaum appartient à ce camp –la gauche- et il ne s’agit pas ici du brulot d’un « néo-réac » dont certains titres de presse aiment à dresser la liste. Pour autant, l’auteur fournit là un constat cruel qui lui vaudra peut-être de rejoindre la catégorie des « pseudo-intellectuels », celle qui se situe juste avant les « néo-réacs », tant il est vrai qu’il est bien vu dans certains milieux de gauche d’exprimer un faible pour le fondamentalisme musulman.

Birnbaum part des attentats de janvier 2015. Responsables politiques comme commentateurs et intellectuels, beaucoup à gauche étaient d’accord pour affirmer que ces actes n’avaient selon eux rien à voir avec l’islam : « Les djihadistes avaient beau se réclamer du djihad, leurs actions ne devaient en aucun cas être reliées à quelque passion religieuse que ce fut ». Alors, « tous les qualificatifs étaient bons pour écarter la moindre référence à la foi : barbares, énergumènes, psychopathes ». Et l’auteur de dresser la liste qui attestait de cette absence affirmée de lien : monstres sanguinaires, produits d’un désordre mondial dont l’Occident est responsable, victimes de la crise, personnalités fragiles, gamins des cités qui ont mal tourné, preuve de la panne de notre modèle d’intégration, héritiers de la vogue humanitaire, jeunes qui étouffent dans une société de vieux, enfants d’internet et des jeux vidéo, produits de la société du spectacle… Pour Birnbaum, « l’affaire semblait entendue : de même que l’islamisme n’avait « rien à voir » avec l’islam, le djihadisme était étranger au djihad. Tant et si bien que, depuis les attentats de janvier 2015, on a envisagé toutes les explications, toutes les causalités possibles, sauf une : la religion ».

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Éloge du blasphème

Caroline Fourest, Eloge du blasphème, Grasset, 188 p, 17 €

Ce livre, écrit en réaction aux tueries de janvier 2015, part d’un constat. Pour certains esprits égarés en effet, l’attentat « n’est pas un crime intégriste mais un complot contre les musulmans. Les terroristes sont victimes. Et les morts sont coupables ». Parfois aussi, certains « renvoient dos à dos un massacre et un blasphème ». Et ils « nous expliquent que le meilleur remède au fanatisme serait de revenir au tabou et au sacré ». Spécialiste de l’extrême droite et des intégrismes, Caroline Fourest livre ici un document fidèle à sa ligne : courageux et argumenté. Elle dresse la liste de ceux qui, sans avoir tenu les armes des tueurs, ont mis une cible sur les victimes, parfois depuis des années. Dans le viseur du stylo de l’essayiste, des personnages comme Rockhaya Diallo, dont elle souligne l’inquiétant profil. Elle s’était déjà illustrée en 2011 après la dévastation des locaux de l’hebdomadaire en lançant une pétition « contre le soutien à Charlie Hebdo » avec une série de signataires qui n’ont sans doute pas été attristés par les 17 morts de janvier. En analyste implacable des fondamentalismes de tout poil, l’auteur détaille les connexions qui se sont solidifiées au moment de la Manif pour tous, expliquant comment une Frigide Barjot fut l’invitée de l’UOIF à son Rassemblement annuel du Bourget tandis que l’organisation islamique appelait ses membres à participer aux manifestations contre le Mariage pour tous.

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