Quel est l’avenir de la laïcité dans le nouveau paysage politique issu des municipales, un an avant la présidentielle ? – Marianne

Aline Girard, secrétaire générale d’Unité laïque et auteur de « Vers une société communautariste et confessionnelle » (Pont 9), analyse l’évolution – ou la disparition – récente des discours sur la laïcité dans les programmes électoraux.

Pendant les six mois qui ont précédé les élections municipales des 15 et 22 mars 2026, la laïcité a connu un sort paradoxal. Omniprésente à l’occasion du 120e anniversaire de la loi de 1905, elle s’est ensuite largement effacée du débat public, au point de devenir quasi invisible dans la campagne électorale. Les résultats des élections et la perspective de la présidentielle amènent à s’interroger sur la place de la laïcité dans cette séquence politique.

Malgré l’apparence d’un consensus laïque et républicain, le bilan de la célébration des 120 ans de la loi de séparation des Églises et de l’État, garante de notre émancipation individuelle et collective et socle de notre cohésion sociale, est en demi-teinte car les conceptions de la laïcité ont largement divergé. Pour fêter cet anniversaire, de nombreuses municipalités ont su faire vivre une conception claire et exigeante de la laïcité et les commémorations de décembre 2025 ont montré que ce principe continue de structurer symboliquement la vie républicaine. Des cérémonies officielles, des conférences, des spectacles ont rappelé, sans ambiguïté, que la laïcité est un principe de séparation, garant de la neutralité de la puissance publique, que la République a le devoir d’assurer la liberté de conscience et que la loi civile prime. La République n’a pas douté d’elle-même : elle a affirmé et elle a transmis.

Mais ces initiatives ont coexisté avec d’autres approches, sensiblement différentes, où le sens même de la laïcité a été méthodiquement brouillé. Le spectacle a été alors tout autre : on a inscrit la laïcité dans des démarches multiconfessionnelles où les représentants religieux ont été invités à co-produire le discours public. Dans le même esprit, des rencontres réunissant responsables politiques et religieux ont promu une vision de la laïcité réduite à un outil de coexistence pacifiée entre croyances.

Cette relecture n’est pas neutre et ce glissement n’est pas une maladresse : ils substituent au principe constitutionnel de séparation un modèle concordataire de reconnaissance et de collaboration politique, en phase avec les thèses défendues par Jean Baubérot ou Philippe Portier. Être laïque consisterait alors à organiser le dialogue des convictions sous l’égide des pouvoirs publics. Autrement dit, faire entrer les religions dans l’espace institutionnel au nom même de la laïcité – ce qui en constitue une inversion profonde, tout en faisant fi des « sans religion » pourtant majoritaires dans la population : en 2023, 56 % de Français déclarent ne pas croire en Dieu contre 20 % en 1947.

Plus révélateur encore a été le silence de certaines collectivités. Ici et là, on a tout simplement choisi de ne rien faire. Ni commémoration, ni pédagogie, ni rappel du cadre républicain. On a laissé aux établissements scolaires la charge de promouvoir la laïcité, tout en restant en retrait. Cet effacement n’a rien d’anodin : il traduit un renoncement. Non seulement la laïcité est devenue un sujet à risque, susceptible de diviser et de heurter, mais elle peut coûter très cher électoralement. Présentée comme excluante et discriminatoire, elle ne mérite plus d’être défendue ; elle doit même être combattue. Certains élus s’y emploient.

Observations post-électorales

Et lorsque la campagne est entrée dans sa phase décisive – parler de « la » campagne électorale est trompeur : il y a eu en réalité autant de campagnes que de territoires, révélant des rapports profondément divergents aux principes républicains – ce qui restait de la laïcité a purement et simplement disparu des programmes municipaux, des arguments de campagne, des discours publics, des priorités politiques, des débats citoyens. Alors que la laïcité occupe une place centrale dans notre vie politique et dans notre tissu social, rare sont les listes qui ont assumé d’en faire un enjeu structurant. La plupart l’ont diluée dans des formules vagues sur le « vivre-ensemble » – une manière commode de ne fâcher personne – quand elles ne l’ont pas ignorée. Depuis, les urnes ont parlé. Quel est l’avenir de la laïcité dans le nouveau paysage politique issu des municipales, un an avant la présidentielle ? Commençons par les extrêmes.

La France insoumise a remporté les élections dans plusieurs communes, en Île-de-France, dans la banlieue lyonnaise et à Roubaix. Associée à d’autres partis (PS, EELV), elle fait son entrée dans de nombreux conseils municipaux. Certaines villes seront des laboratoires d’application du programme des Insoumis : communautarisme, catégorisations ethniques, signes religieux ostensibles en assemblée communale, manifestations ostentatoires du dogme musulman, obsession de l’islamophobie et du racisme structurel, liens troubles avec les réseaux islamistes, palestinisme et, en miroir, antisionisme obsessionnel tournant à « l’antisémitisme passionné », le tout avec un recours systématique au judiciaire quand des contestations surgissent. LFI, parti anti-républicain et anti-universaliste, est logiquement un parti antilaïque.

Les territoires administrés par la France insoumise, dont les méthodes d’hystérisation du débat et d’organisation du chaos sont éprouvées, seront des territoires perdus pour la laïcité, soumis à des logiques communautaires et des pratiques clientélistes et susceptibles d’être contrôlés par des bandes violentes (à Saint-Denis, Creil, Le Blanc-Mesnil, Vaulx-en-Velin, les maires battus sont sortis de scène sous les huées et les invectives, parfois sous escorte policière). Un avertissement à garder à l’esprit quand LFI rendra public son programme présidentiel et s’engagera dans une campagne électorale décisive pour le mouvement de Jean-Luc Mélenchon.

Faux amis de la laïcité

Autant la France insoumise, ennemie de la laïcité, joue cartes sur table, autant le Rassemblement national montre patte blanche. Jadis adversaire déclaré de la laïcité, le RN doit dorénavant être classé parmi ses faux amis. Sous la conduite de Marine Le Pen, le parti a fait son aggiornamento républicain, faisant preuve d’une remarquable plasticité idéologique. Dans son revirement stratégique, le RN, formation « attrape-tout », s’est emparé du registre sémantique de la laïcité, faisant de celle-ci l’un de ses chevaux de bataille et contribuant ainsi à la normalisation du parti d’extrême droite. Le RN version Jordan Bardella se montre très habile à déguiser son rejet des étrangers et des musulmans et sa catho-laïcité en une défense des valeurs de la République et de l’universalisme.

D’un côté, le parti, désormais nanti de 123 députés et de dizaines de maires, mène un « combat culturel contre l’islamisation de la société » afin de ne pas laisser s’installer la religion musulmane, « religion de conquête » dans « l’espace chrétien », ce qui ne peut s’opérer « qu’au détriment de nos droits, de nos chances ». Il s’oppose ainsi, au nom des valeurs républicaines et de l’unité nationale, à toutes les « pratiques et codes politico-religieux » de l’islam dans l’espace public. D’un autre côté, faisant fi de la neutralité des services publics, il soutient sans hésitation l’installation des crèches de Noël dans les mairies en tant qu’expression de la tradition culturelle française. La revendication par le RN d’une application rigoureuse du principe de laïcité – bien au-delà des termes de la loi, alors que dans les faits, la laïcité qu’il prône est à géométrie variable – est un outil rhétorique au service de sa politique d’identité, de sa stratégie politique et de sa tactique électorale. Les villes gérées par le seul RN seront, elles aussi, des laboratoires, mais plus conceptuels qu’opérationnels dans la perspective de l’élection présidentielle.

Entre les extrêmes se déploie, de la gauche dite de gouvernement au centre droit, un ensemble sous influence. Une puissante offensive idéologique a été menée depuis plusieurs décennies par les faux amis de la laïcité. Ils ont trouvé leur assise institutionnelle avec l’Observatoire de la laïcité qui, pendant près de dix ans, en a dévoyé le sens et a enfanté La Vigie de la laïcité, supplétif fidèle et pugnace. Pervertissant la langue, ils ont aussi perverti la pensée. Avec leur laïcité ouverte, inclusive ou bienveillante, leur laïcité de coopération, de dialogue ou d’interculturalité, ils ont réussi, par une substitution silencieuse et subtile et un habile déplacement doctrinal, à démonétiser la laïcité républicaine, subliminalement perçue comme fermée, excluante, malveillante, voire identitaire. Défendant l’idée d’un « nouveau pacte laïque », ils ont réussi aussi à effacer la primauté de la liberté de conscience pour mettre en avant une exigence de libertés élargies pour les religions.

Cette idéologie a infusé et elle prévaut aujourd’hui dans la haute administration et les partis politiques démocratiques, à la fois manipulés et complices. Subissant de fortes pressions de la part de certains cultes, déboussolés par les discours des faux amis de la laïcité, déstabilisés par l’irruption de la religion dans notre société profondément sécularisée, ils semblent dorénavant dans l’incapacité de penser, nommer et faire vivre la laïcité républicaine. Ils gèrent la laïcité comme une sorte de politique publique des identités religieuses et défendent systématiquement, mais sans l’énoncer, le point de vue des religions.

L’invasion – alors que cette notion n’existe pas en droit français – de l’expression « liberté religieuse » remplaçant sur les sites officiels celles de liberté de conscience et de libre exercice du culte (ministère de l’Intérieur, Vie publique, Défenseur des droits, etc.) illustre parfaitement ce glissement sémantique et conceptuel. Ajoutons à cette dérive d’autres dérapages qui montrent la porosité de plus en plus marquée entre politique et religion : l’existence d’adjoints délégués aux relations avec les cultes dans plusieurs conseils municipaux (Paris, Lyon, Rennes, etc.), un ministère de l’Intérieur qui se présente comme « ministère des Cultes » alors qu’une telle dénomination a été supprimée en 1911 et bien sûr, un président de la République qui multiplie les signaux en direction des religions.

L’heure du choix

Ce double mouvement – dénaturation d’un côté, renoncement de l’autre – dessine une évolution préoccupante. Car une République qui ne sait plus dire clairement ce qu’est la laïcité, ou qui renonce à la défendre, est une République qui s’expose à voir ce principe central progressivement vidé de sa substance. L’heure du choix est donc venue.

L’heure de se demander ce que nous voulons comme avenir pour la France, quatre-vingt après l’entrée de la laïcité dans la Constitution : une communauté nationale unie par le droit et la loi commune ou une juxtaposition de communautés ethno-religieuses exigeant des droits différenciés ? Une discrétion du religieux ou des manifestations ostentatoires des religions ? Des élus respectueux de la neutralité attendue d’un représentant du peuple ou des élus portant leurs convictions religieuses comme un étendard ? Des votes validant des programmes politiques ou des suffrages motivés par des critères religieux ? La garantie d’une émancipation pour tous ou une essentialisation des individus et une soumission aux dogmes ? Une puissance publique ouvrant grand la porte aux religions, à tous les niveaux de son exercice, ou une saine et libératrice séparation entre le politique et le religieux ? Il va falloir choisir.

Les attaques contre la laïcité, pilier de notre République, sont devenues incessantes, chez certains de plus en plus brutales, chez d’autres de plus en plus insidieuses. Ses ennemis vont toujours plus loin pour l’abattre. Essentielle pour préserver la paix civile, elle est aujourd’hui menacée de disparition. Nous devons en prendre conscience et « domestiquer l’incrédulité » pour reprendre les mots de Saul Friedländer au sujet de la Shoah. Battons-nous. L’heure est au combat si nous ne voulons pas retourner aux temps obscurs et à la servitude volontaire.

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